Politique

Football : Djamel Belmadi à l’heure de la « nouvelle Algérie »

En choisissant d’aligner son discours sur celui des dirigeants de son pays, le sélectionneur de l’équipe nationale d’Algérie a cédé aux caprices d’une poignée d’individus, quitte à sacrifier le capital sympathie qu’il avait accumulé jusqu’à présent.

Mis à jour le 31 mai 2022 à 12:10
Soufiane Khabbachi

Par Soufiane Khabbachi

Journaliste à Jeune Afrique

Le sélectionneur algérien Djamel Belmadi lors d’un match de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2021, le 20 janvier 2022. © Charly Triballeau / AFP

Le sélectionneur de l’équipe nationale d’Algérie, Djamel Belmadi, dont la popularité ne s’est jamais démentie grâce à ses excellentes performances à la tête de la sélection, n’avait, jusqu’à ces dernières semaines, jamais eu à affronter de tempête.

Mais celui qui a battu le record d’invincibilité pour une équipe africaine doit faire face, depuis près d’un mois, à une vague de critiques fusant de toute part depuis ses propos tenus après la défaite de l’Algérie face au Cameroun, et dont la rhétorique n’est pas sans rappeler celle du pouvoir algérien, toujours à l’affut des « conspirateurs » et autres « mains étrangères ».

Yoyo émotionnel

Revenons sur les faits. Les 25 et 29 mars se sont déroulés les matchs de barrages éliminatoires pour la Coupe du monde de football 2022 au Qatar, qui ont opposé l’Algérie au Cameroun. À l’aller, l’équipe de Djamel Belmadi s’est imposée 1-0 sur la pelouse du stade Japoma de Douala. L’issue de la seconde rencontre, qui doit se dérouler à Blida en Algérie, est donc décisive car seul le vainqueur se verra octroyer un billet pour Doha.

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Les Lions indomptables ouvrent le score à la 22minute, ramenant le compteur cumulé à égalité. Au coude à coude, les deux équipes doivent en passer par les prolongations pour réussir à se départager.

Lors de la première reprise, Islam Slimani, à la réception d’un centre, marque un but permettant aux Fennecs de reprendre l’avantage. Mais la scène de liesse tourne court : après vérification de l’assistant vidéo à l’arbitrage (la VAR), l’arbitre gambien, Bakary Gassama, décide d’invalider le but car l’attaquant algérien semble pousser involontairement le ballon du bras au fond des cages.

On ne laissera plus jamais deux ou trois personnes conspirer contre nous

S’ensuit alors un yoyo émotionnel pour les supporteurs des deux pays, fruit d’un concours de circonstances comme seule la magie du sport est capable d’en produire. À la 118minute, l’Algérie repasse devant grâce à une tête puissante d’Ahmed Touba qui envoie, à deux minutes de la fin du temps réglementaire, les Verts en Coupe du monde.

Mais c’est dans les ultimes secondes que s’est joué le clou du spectacle. À la 3minute du temps additionnel (120+3), l’attaquant de l’Olympique lyonnais, Karl Toko-Ekambi, déjà buteur au début de la rencontre, inscrit de justesse un doublé, et offre au Cameroun sa participation à la plus prestigieuse des compétitions.

Défaite au goût amer

Mais de cet épisode, on ne retiendra ni les péripéties vibrantes d’un scénario aux multiples rebondissements, ni les performances sportives de chaque équipe. Immédiatement après la rencontre, les responsables de la Fédération algérienne de football (FAF), fulminent et crient au scandale. Ils annoncent dans les jours qui suivent déposer un recours afin que le match soit rejoué. L’arbitre est directement mis en cause et cristallise toutes les colères. Le Gambien subit les insultes des supporters, jusqu’aux accusations des hauts responsables de la FAF.

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Dès lors, ce qui aurait pu rester dans les annales comme un match d’anthologie dans l’histoire des deux pays a tourné, ces dernières semaines, en une accumulation de polémiques dont la stérilité n’a pas grand-chose à envier à celles que l’on retrouve dans les bas-fonds du football amateur.

Djamel Belmadi marque peut-être des points au sein de l’opinion algérienne, mais il donne à l’étranger l’image d’un pays mauvais perdant

Dans une interview accordée au média de la FAF le 24 avril, le sélectionneur algérien a entre autres déclaré : « On ne laissera plus jamais deux ou trois personnes conspirer contre nous », avant d’affirmer s’être senti provoqué en voyant l’arbitre assis au salon de l’aéroport le lendemain « prendre un café comme si de rien n’était ». « Je ne dis pas qu’il faut le tuer, mais il ne faut pas le laisser comme ça. On ne va plus accepter ce genre de situation », a-t-il ajouté.

En parallèle, sur les réseaux sociaux, galvanisés par la légitimation par le haut d’une théorie du complot, des supporters algériens pour qui la défaite est amère ont multiplié les accusations diffamatoires à l’encontre de Gassama et de la Fédération camerounaise de football (Fecafoot).

Absence de hauteur

Les propos de Belmadi ont donc remis une pièce dans le jukebox enrayé des réseaux sociaux, temples du complotisme et des fake news. Le 29 avril, un journaliste algérien est même allé jusqu’à accuser, lors d’une émission diffusée à une heure de grande écoute, le comédien d’origine marocaine Jamel Debbouze d’avoir mené des tractations internes avec l’arbitre gambien dans le but de nuire à l’Algérie. Et ce, bien entendu, sans aucun début de preuves sinon une succession d’allégations et de raccourcis qui ont été rapidement tournés en dérision par de nombreux internautes.

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En cédant ainsi à ce qu’il faut bien appeler une forme de démagogie, Djamel Belmadi marque peut-être des points au sein de l’opinion algérienne, mais semble marquer contre son camp en donnant à l’étranger l’image d’un pays mauvais perdant et versant volontiers dans le complotisme effréné pour justifier ses échecs. Tout le contraire de ce qui a fait la popularité du sélectionneur algérien : compétence, franc parler et sens de la responsabilité personnelle.

Devenue accessoire dans la polémique, la question pourtant essentielle de l’arbitrage n’est évoquée que sous un prisme calomnieux et diffamatoire

C’est que, loin d’avoir convaincu sur son panafricanisme lorsqu’il a déclaré faire cela « pour l’Afrique et pour ceux qui ne peuvent pas parler », Djamel Belmadi a au contraire provoqué l’ire des fédérations gambienne et camerounaise de football, qui ont publiquement fait part de leur désapprobation quant aux méthodes utilisées par l’Algérie.

« Punching-ball »

Le 2 mai, alors que le sélectionneur était invité à s’exprimer au micro de RMC, beaucoup s’attendaient à une forme de rétropédalage. Mais les espoirs ont été vite douchés. Loin de procéder à un mea culpa, même timide, Belmadi a préféré inviter la presse à « faire preuve de plus de déontologie journalistique », tout en affirmant par ailleurs ne pas prôner la violence.

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Devenue accessoire dans la polémique, la question pourtant essentielle de l’arbitrage n’est évoquée que sous un prisme calomnieux et diffamatoire, ne laissant que peu de voix audibles pour rappeler que Bakary Gassama est un arbitre expérimenté de 43 ans, qui a officié dans plusieurs grandes compétitions.

Proies faciles, les arbitres font régulièrement office de « punching-ball » à l’issue de rencontres disputées, et servent d’exutoire à toutes les frustrations et à l’effervescence de supporters débridés. Comme souvent dans ce genre de situation, l’accusé ne peut qu’encaisser les coups, étant tenu à un devoir de réserve et à une certaine éthique auxquels il n’a pour sa part pas encore renoncé.