Société

Eau : sécuriser nos systèmes d’assainissement est une nécessité pour la santé, la dignité et l’égalité

Bien que les questions relatives à l’eau bénéficient d’une réelle attention – comme en témoigne le Forum mondial qui s’est tenu en mars dernier à Dakar –, le sujet crucial de son traitement a trop tendance à être oublier.

Mis à jour le 13 mai 2022 à 14:59
Cheikh Oumar Seydi

Par Cheikh Oumar Seydi

Directeur Afrique de la Fondation Bill & Melinda Gates

Puits dans la banlieue de Bahir Dar, en Éthiopie, le 18 juin 2021. © EDUARDO SOTERAS/AFP

Alors que dix-sept pays réunissant un quart de la population mondiale sont déjà soumis à un stress hydrique extrêmement élevé, la moitié de la population mondiale vivra dans des zones de pénurie d’eau d’ici à 2025. Malgré cela, les défis que représente l’assainissement sont, au mieux, évoqués de façon isolée. Dans de nombreux endroits de la planète, le sujet est même considéré comme tabou.

Eau et assainissement sont pourtant deux sujets qui vont et doivent aller de pair. Si l’eau est un bien public essentiel, sécuriser nos systèmes de drainage apparaît comme une nécessité pour la santé, la dignité et l’égalité des sexes.

Aujourd’hui, près de 3,6 milliards de personnes, soit près de la moitié de la population mondiale, vivent sans installations ni services d’assainissement gérés de façon sécurisée. Lorsque les déchets humains ne sont pas correctement gérés, ils s’échappent dans l’environnement, contaminant les sols, les aliments et l’eau. Cette contamination est source de maladies, et empêche les gens de travailler et d’aller à l’école, et ce, au détriment du potentiel humain et économique de communautés entières. Dans les villes et les zones urbaines d’Afrique subsaharienne, seulement 23 % des personnes vivant dans ces zones ont accès à des services d’assainissement gérés en toute sécurité.

Menace pour les femmes et les enfants

Les questions inhérentes à l’assainissement ont également un impact disproportionné sur les femmes et les filles. Dans certaines communautés, le simple fait de trouver une installation sanitaire sûre peut constituer un important défi et une menace pour la sécurité des femmes. Le manque d’accès aux produits d’hygiène menstruelle pousse certaines jeunes femmes à rester à la maison pendant leurs règles ou à abandonner définitivement leur scolarité. En outre, les points de vue des femmes leaders sont trop rarement pris en compte dans les instances de décision nationale et locale, surtout dans ce domaine.

Plus de 315 000 décès infantiles annuels dus aux maladies diarrhéiques sont recensés en Afrique

L’impact le plus tragique d’un assainissement non sécuritaire et d’une eau contaminée est la perte de vies humaines. Plus de 315 000 décès infantiles annuels dus aux maladies diarrhéiques sont recensés en Afrique.

Les défis croissants tels que l’urbanisation rapide et le changement climatique à travers le monde entier signifient que, sans intervention, cet impact ne fera qu’empirer. Selon les Nations unies, d’ici à 2050, près de 70 % de la population mondiale vivra dans des zones urbaines denses, ce qui mettra à rude épreuve les systèmes et infrastructures déjà inadéquats au niveau des villes. Une partie significative de cette croissance aura lieu en Afrique subsaharienne. On prévoit que la population du continent doublera d’ici à 2050, avec les deux tiers de cette augmentation concentrée dans les zones urbaines. Apporter des changements importants, en vue de garantir que les communautés puissent disposer de services résilients face au bouleversement climatique deviendra plus difficile, et ce même à mesure que ces changements deviennent plus critiques. C’est là une raison supplémentaire d’engager cette conversation de manière urgente.

Une politique nationale forte

Les ministères de l’Eau et de l’Assainissement, les dirigeants municipaux et les services publics doivent agir maintenant, en utilisant l’ensemble des outils à leur disposition. Une politique nationale forte est la base même d’un assainissement sûr pour tous. Actuellement, les citadins les plus démunis, qui utilisent principalement des latrines à fosse et des systèmes par fosse septique, ne rentrent pas dans le cadre du mandat de nombreux services publics d’eau et d’assainissement, des politiques nationales et des lois. Dans de multiples cas, déterminer quelles agences nationales et internationales ont pour mandat de servir ces populations reste ambiguë. Il en résulte que leurs besoins sont négligés. Il est important que les gouvernements adoptent des politiques nationales exhaustives.

Aujourd’hui, les lignes directrices pour ces politiques en Afrique, élaborées l’année dernière par le Conseil des ministres africains chargés de l’eau (Amcow), sont sur le point de transformer l’état de l’assainissement pour des millions de personnes. Pour la première fois un plan détermine comment les services publics, les gouvernements et les partenaires du secteur privé peuvent travailler ensemble pour fournir des services à la fois inclusifs et durables – et, surtout, comment intégrer l’assainissement comme élément central des services publics nationaux.

Cependant, les réformes politiques ne seront pas, à elles seules, suffisantes. Elles doivent être associées à de nouvelles approches de mise en œuvre qui donnent aux villes et aux organismes publics les systèmes de données, les logiques de financement, les mécanismes de responsabilisation et les modèles de services dont ils ont besoin pour véritablement parvenir à assurer un assainissement inclusif, tel que nécessaire dans les villes modernes.

Le Sénégal est un excellent exemple en termes de clarification du cadre politique nécessaire pour soutenir l’amélioration des services de distribution

Sur le continent, le Sénégal est un excellent exemple en termes de clarification du cadre politique et institutionnel nécessaire pour soutenir l’amélioration des services de distribution. La fondation a travaillé en partenariat avec le gouvernement pour la mise en œuvre de sa stratégie nationale d’assainissement. Ainsi, le Programme de structuration du marché des boues de vidange (PSMBV) au profit des ménages défavorisés de Dakar a pu être mis en place. Cette transformation est très importante — non seulement parce qu’elle servira de modèle pour d’autres villes du Sénégal, mais aussi pour d’autres pays d’Afrique et du monde.

Nouvelles pratiques innovantes

Des dirigeants urbains innovants, y compris en Éthiopie et au Nigeria, commencent à appeler cela un « assainissement inclusif à l’échelle de la ville ». Loin d’être une formule normative, cette approche encourage les dirigeants municipaux et les services publics locaux à redoubler d’efforts sur des solutions qui fonctionnent déjà bien pour les communautés, allant des latrines à fosse et des fosses septiques aux systèmes d’égouts, lorsque ces solutions sont appropriées et pratiques. Cette approche favorise également l’innovation, créant des possibilités intéressantes pour de nouveaux modèles de financement et d’affaires, des partenariats public-privé et des technologies, qui constitueront la prochaine génération en matière de gestion des services publics.

La tâche est difficile, mais passionnante, en raison des opportunités pour innover, collaborer et améliorer d’innombrables vies

L’adoption de nouvelles pratiques implique souvent le besoin de remettre en question les normes et les attentes du secteur. Une tâche difficile, mais incroyablement passionnante, en raison des opportunités générées pour innover, collaborer et, en fin de compte, améliorer d’innombrables vies. Nous devons investir dans les infrastructures nécessaires pour garantir à tous les Africains l’accès à une eau et à un assainissement propres, abordables et salubres qui nous aideront à atteindre l’ODD 6. L’eau potable et une bonne hygiène sont essentielles pour l’avenir du continent, et les personnes en crise doivent pouvoir bénéficier des services de compétence pour prévenir les pertes en vies humaines et les épidémies.

Nous avons tous un rôle à jouer pour apporter une vision, des solutions et des ressources à ce défi critique. Ensemble, nous pouvons créer l’opportunité d’un avenir plus sain et plus prospère en Afrique.