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Le président burundais Evariste Ndayishimiye tient le drapeau national lors de sa cérémonie d’investiture à Gitega, le 18 juin 2020. © CHINE NOUVELLE/SIPA.

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Burundi : petit État, grandes ambitions

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Politique

Burundi : le CNDD-FDD, un rouleau compresseur qui laisse peu de chances à l’opposition

Malgré quelques mesures d’apaisement, notamment auprès des exilés, la vie politique burundaise reste solidement verrouillée par le parti au pouvoir. Mais la révision constitutionnelle de 2018 pourrait faire évoluer les rapports de force.

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Par - Envoyé spécial à Bujumbura
Mis à jour le 31 mai 2022 à 12:46

L’opposant Agathon Rwasa, le leader du Congrès national pour la liberté (CNL), en avril 2022, à Bujumbura. © Olivier Marbot pour JA

Depuis 2005 et la première élection de Pierre Nkurunziza à la présidence, un parti politique et un seul domine la vie politique burundaise : le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD). Le président Évariste Ndayishimiye et son gouvernement en sont issus, tout comme la plupart des élus locaux, des fonctionnaires, ainsi que 86 députés sur 121, et 34 sénateurs sur 43.

Face à ce rouleau-compresseur, l’opposition compte plusieurs dizaines de formations – d’importance et de force très variables. Du moins en théorie. En pratique, la majorité de ces partis ne sont que des coquilles vides. Et la situation est encore compliquée par le nyakuri, cette habitude prise depuis le milieu des années 2 000 de créer des divisions au sein des partis pour voir un contingent de leurs membres et élus rallier la majorité.

Ainsi, l’Union pour le progrès national (Uprona, parti nationaliste à majorité tutsi), formation historique qui a connu son heure de gloire au point d’avoir donné son nom à l’une des principales avenues de Bujumbura, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Tandis que le Mouvement pour la solidarité et la démocratie (MSD), l’un des rares à se montrer actifs, est régulièrement réduit par le pouvoir au statut de « groupe terroriste ».

Un duel politique inégal

Nombre de responsables du MSD, à l’image de beaucoup d’opposants, vivent d’ailleurs en exil et tentent, à distance, de conserver une influence sur la vie politique du pays. Un pari difficile : pour la plupart des observateurs, la parole de ces exilés est, dans les faits, inaudible. Et leur situation est rendue encore plus complexe par le fait que, depuis son élection, le président Évariste Ndayishimiye les invite à revenir au pays. Ce que la plupart évitent de faire, persuadés qu’un retour au Burundi leur vaudrait de graves ennuis.

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Ces dernières années, la vie politique du pays se résume donc presque exclusivement à un duel, fort inégal, entre un CNDD-FDD archi dominateur et le seul parti de quelque importance présent et actif sur le terrain : le Congrès national pour la liberté (CNL). En 2020, le président du CNL, Agathon Rwasa, s’est présenté pour briguer la magistrature suprême face au candidat désigné par le parti au pouvoir, Évariste Ndayishimiye. Si ce dernier l’a emporté, beaucoup estiment que le scrutin a été entaché de fraude, et pensent qu’Agathon Rwasa aurait dû être victorieux. Lui-même ne cesse de le répéter, préparant patiemment le coup d’après et dressant un sombre bilan des deux premières années de mandat de son rival.

Il faut que les Burundais qui sont en exil rentrent. C’est ici qu’ils pourront agir

« On nous parle de normalisation, mais je ne vois rien changer, attaque-t-il. L’espace politique reste verrouillé, la presse s’autocensure, le parti au pouvoir et l’État se confondent… Le ministre de l’Intérieur explique publiquement que les partis politiques doivent fonctionner normalement, mais, à la base, l’administration fait tout pour nous mettre des bâtons dans les roues, refuse les autorisations, empêche les réunions de se tenir… » Pas question, pour autant, de s’exiler dans un pays voisin ou en Europe, comme tant d’autres, martèle le leader du CNL. « Comment pouvons-nous prétendre croire à la démocratie, à l’accès au pouvoir par les urnes, et ne pas être sur le terrain ? Il faut que les Burundais en exil rentrent. C’est ici qu’ils pourront agir. »

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Les élections législatives de 2025, qui sont déjà dans tous les esprits, semblent donc devoir se résumer à un affrontement CNDD-FDD/CNL. Raison pour laquelle le mouvement d’Agathon Rwasa concentre les critiques et les attaques du camp majoritaire. « Je le connais depuis longtemps, il fait un excellent travail en commission à l’Assemblée, c’est un homme courageux, reconnaît Albert Shingiro, le ministre des Affaires étrangères, à propos du chef du CNL. Mais il faut être réaliste : son électorat ne se renouvelle pas et, en 2025, son score baissera sans doute. Et puis, il faut quand même souligner que c’est un conservateur, dont le mouvement représente une frange assez radicale de l’extrême droite hutu. »

La population est très jeune, beaucoup n’ont jamais rien connu d’autre que le CNDD-FDD

Une accusation évidemment contestée par Agathon Rwasa, mais qui revient souvent lorsqu’il s’agit de décrédibiliser le CNL, le MSD ou d’autres mouvements d’opposition. « L’idée que le pouvoir tente d’imposer est que les partis d’opposition seraient des partis ethniques, et qu’à l’inverse, le CNDD-FDD serait parfaitement égalitaire, appliquerait strictement les quotas et ne ferait pas de différence entre hutus et tutsis, résume un journaliste burundais. Il a aussi tendance à expliquer que toutes les difficultés du pays sont un héritage de l’ancien pouvoir tutsi et de l’Uprona, mais ce discours porte de moins en moins : la population est très jeune, beaucoup n’ont jamais rien connu d’autre que le CNDD-FDD et n’acceptent pas ces explications. »

Une alternance en… 2034 ?

Le vrai rapport de force se joue plutôt entre les différentes factions du parti majoritaire qu’entre ce dernier et son opposition. « Neva », le président Évariste Ndayishimiye, considéré comme un modéré, se heurte régulièrement aux durs de son camp – au premier rang desquels Alain-Guillaume Bunyoni, le Premier ministre, et Gelase Daniel Ndabirabe, le président de l’Assemblée nationale – et il va parfois jusqu’à prendre l’opinion publique à témoin de ses difficultés.

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Ces dissensions internes peuvent-elles vraiment faire le jeu de l’opposition, voire créer les conditions d’une alternance ? L’hypothèse ne provoque qu’un soupir fataliste chez la plupart des opposants et des observateurs, pour lesquels la mainmise du CNDD-FDD sur le pouvoir est aussi solide que durable. « Le parti contrôle tout, y compris par la force, résume Faustin Ndikumana, le président de l’association Parole et action pour le réveil des consciences et l’évolution des mentalités (Parcem). D’un autre côté, les gens sont fatigués, ils ont voulu laisser sa chance à Neva, mais ils voient que rien ne bouge et ne croient plus au CNDD-FDD. Je ne pense pas que le parti arrivera à se maintenir au-delà d’un possible deuxième mandat de Ndayishimiye. Ce qui nous emmène quand même en 2034… »

L’espoir d’une cohabitation

Pour certains toutefois, la révision constitutionnelle adoptée par référendum en 2018, en changeant les règles, apporte peut-être une lueur d’espoir à l’opposition : elle a créé le poste de Premier ministre et supprimé le principe des deux vice-présidents (l’un hutu, l’autre tutsi), mais aussi modifié le seuil d’adoption des lois par l’Assemblée et instauré un mandat présidentiel de sept ans, alors que celui des députés reste de cinq ans.

Vous parlez d’ouverture, de normalisation. Très bien. Eh bien donnez-nous des gages de votre bonne foi !

La décorrélation des deux scrutins favorisera-t-elle un rééquilibrage des pouvoirs, voire une cohabitation ? Sans trop y croire encore, certains l’espèrent, à l’image de ce défenseur des droits de l’homme : « Le CNDD-FDD est en train de se saborder à coup de mesures impopulaires. À la place du CNL, je mettrais directement le président au défi en lui disant : « Vous parlez d’ouverture, de normalisation. Très bien. Eh bien, donnez-nous des gages de votre bonne foi !” »

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Plus modestement, un journaliste burundais s’interroge sur les conditions dans lesquelles se dérouleront les législatives de 2025 : « Y aura-t-il des observateurs étrangers, et d’où viendront-ils ? Je pense que les pays de l’EAC [Communauté d’Afrique de l’Est] vont en envoyer, peut-être aussi l’UA [Union africaine], la SADC [Communauté de développement d’Afrique australe]… Ce serait déjà un progrès. Je crois moins à la présence de représentants de pays plus lointains, européens par exemple. Mais, qui sait, il reste trois ans, les choses peuvent encore évoluer. »