Politique

Guinée : ce que la justice reproche à Alpha Condé et à 26 de ses proches

Le procureur général près la Cour d’appel de Conakry engage des poursuites « immédiates » contre l’ex-chef d’État et plusieurs de ses anciens ministres. Une réaction à la plainte du Front national pour la défense de la constitution dénonçant des exactions et des crimes de sang.

Réservé aux abonnés
Par - à Conakry
Mis à jour le 8 novembre 2022 à 16:44

Alpha Condé à Paris, en novembre 2018. © Benoît Tessier/REUTERS

Pour Alpha Condé, c’était le beau temps avant la tempête… L’annonce de sa libération le 22 avril lui avait permis de recevoir ses proches biologiques et politiques. Mais selon diverses informations, ces visites ont été à nouveau interdites par la junte deux jours plus tard. Et moins de deux semaines après cette embellie, l’étau se resserre autour de l’ancien président et de 26 de ses proches, pour la plupart déjà poursuivis dans d’autres dossiers par la Cour de répression des infractions économiques et financières (Crief), créée par le pouvoir militaire.

Ce mercredi 4 mai, dans un document de vingt pages intitulé « Instructions aux fins de poursuite judiciaire par voie de dénonciation », le procureur général près la Cour d’appel de Conakry a instruit au parquet du tribunal de première instance de Dixinn « d’engager des poursuites judiciaires sans délai » contre de nombreuses personnalités de premier rang du régime déchu.

Onze anciens membres du gouvernement d’Alpha Condé sont poursuivis par la cour d’appel

Outre Alpha Condé, la liste mentionne onze anciens membres du gouvernement dont l’ex-Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana, Mohamed Diané (Défense), Damantang Albert Camara (Sécurité), déjà en prison ; des anciens présidents d’institution : Amadou Damaro Camara et Claude Kory Kondiano (Assemblée nationale), Mohamed Lamine Bangoura (Cour constitutionnelle) ; d’ex-officiers de police et de la gendarmerie, le général Ibrahima Baldé (Haut commandant de la gendarmerie), Aboubacar Fabou Camara (directeur central de la police judiciaire), Ansoumane Camara dit Baffoé (contrôleur général de police). Les anciens députés Domani Doré et Souleymane Keita ainsi que Kiridi Bangoura, ex-ministre secrétaire général à la présidence, sont également cités. Tout comme Mouctar Diallo, Papa Koly Kourouma ou encore Alhousseiny Makanéra Kaké, qui furent des alliés du parti au pouvoir, mais aussi les anciens administrateurs territoriaux Madifing Diané (gouverneur de Labé) et Aziz Diop (préfet de Coyah).

À Lire Exclusif – Guinée : l’histoire secrète de la chute d’Alpha Condé, par François Soudan

Des preuves sur clés usb

Cette instruction du procureur Alphonse Charles Wright fait suite à une plainte déposée le 21 janvier dernier par les avocats français William Bourdon et Vincent Brengarth du cabinet Bourdon et associés, qui représentent le Front national pour la défense de la constitution (FNDC). Ce dernier poursuit ainsi la bataille qui l’a opposé à l’ancien régime au sujet du controversé troisième mandat brigué par Alpha Condé lors de la présidentielle du 18 octobre 2020.

Les avocats du FNDC pointent du doigt les déclarations d’Alpha Condé et les appels à la violence

Cette plateforme de partis politiques et de structures de la société civile avait organisé, à compter de sa création, le 3 avril 2019, une série de manifestations à Conakry et dans certaines villes guinéennes qui furent sévèrement réprimées. S’appuyant sur des rapports d’ONG de défense des droits humains dont Amnesty international et Human Rights Watch, les avocats du FNDC estiment que l’usage excessif de la force par les services de sécurité à causé plus de 200 morts entre 2011 et 2020.

Ils pointent du doigt « les déclarations de l’ex-chef d’État Alpha Condé et des représentants de la mouvance présidentielle, qui auront multiplié depuis le mois d’octobre 2019 les appels à la violence, aux divisions et aux confrontations ethniques », lit-on dans le dossier judiciaire d’Alphonse Charles Wright. « Suite à cette dénonciation par les avocats, précise-t-il, le parquet général près la Cour d’appel de Conakry avait exigé des plaignants, en plus de simple dénonciation, la production des preuves matérielles ou des indices concordants visant à étayer les crimes de sang ou exactions dénoncés dans leur courrier ». C’est ainsi que les deux avocats ont fourni un « premier lot de preuves » le 14 avril via deux clés USB de 16Gb contenant des photos et des vidéos prises durant des manifestations.

À Lire Alpha Condé : troisième mandat, relations avec ses voisins, la Chine, la Russie et la France… Interview avec le président guinéen

« Lutte contre l’impunité »

À en croire le dossier judiciaire, les manifestants et les organisateurs devraient également s’inquiéter. Les images contenues sur les clés USB montreraient également qu’ils sont responsables de destructions d’édifices privés et publics, notamment ceux des services de police ou de la gendarmerie.

Pire, ils auraient parfois emmené des armes avec eux et agressé des agents de sécurité (certains auraient même été tués) ainsi que des journalistes. « Il est clair que les dispositions relatives aux réunions, cortèges et défilés n’ont pas été respectées, provoquant et facilitant les exactions présumées. Les organisateurs et les autorités des communes concernées par ces manifestations doivent être interrogés pour mieux situer leurs responsabilités dans les faits incriminés », précise le parquet général. Toutefois, les auteurs présumés de ces exactions restent à identifier.

À Lire Guinée : fin de la lune de miel entre Mamadi Doumbouya et la classe politique

« Le 4 mai 2022, nous, conseils du FNDC, avons pris connaissance des instructions aux fins de poursuite judiciaire par voie de dénonciation établie par le procureur général près la Cour d’appel de Conakry », ont aussitôt réagi dans un communiqué conjoint William Bourdon et Vincent Brengarth. Ils se réjouissent « de cette décision qui marque la volonté des autorités guinéennes de faire toute la lumière sur les exactions commises et d’en juger les responsables. (…) Les soussignés resteront particulièrement vigilants pour que les droits des victimes soient respectés et que les investigations menées soient effectives, mais un premier pas a été franchi. »

« C’est une bonne chose que les déclarations de lutte contre l’impunité se matérialisent par des actes concrets de ce type. Toutefois, on doit rester prudents et surveiller de près comment cela va se traduire concrètement sur le terrain », prévient Alsény Sall, chargé de la communication de l’Organisation guinéenne de défense des droits de l’Homme (OGDH). À ce rythme, marqué par des poursuites tous azimuts, la transition guinéenne sera plus judiciaire qu’électorale.