Politique

Tunisie : des audios attribués à Nadia Akacha secouent le palais de Carthage

Une série d’enregistrements attribués à l’ex-cheffe de cabinet de Kaïs Saïed créent la polémique depuis quelques jours. En cause : des « révélations » sur l’état de santé du président et ses relations tendues avec les officiels américains.

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Mis à jour le 3 mai 2022 à 15:39

Nadia Akacha, l’ex-cheffe de cabinet de Kaïs Saïed. © Hichem

À l’occasion de l’Aïd el-Fitr (du 1er au 4 mai), qui marque la fin du mois de ramadan, le président Kaïs Saïed avait promis une double fête aux Tunisiens. Chacun s’attendait donc à une annonce spectaculaire et les spéculations sont allées bon train : prise de distance avec les États-Unis, accusés d’ingérence ? Annonce de la fin de l’activité des partis qui ont eu le tort de le défier lors d’une plénière de l’Assemblée des représentants du peuple le 30 mars ?

Rien de tout cela. Kaïs Saïed s’est contenté de vœux assez formels, avant de préciser les points de sa feuille de route, énoncée le 13 décembre 2021 : l’avènement prochain d’une Troisième république.

Mais, depuis le 26 avril, c’est la juriste et ancienne cheffe du cabinet présidentiel Nadia Akacha qui fait le buzz sur les réseaux sociaux, à travers sept brèves séquences audio qui ont fuité et qui ont été abondamment commentées. Sur la première, elle épingle le rôle trouble que jouerait le ministre de l’Intérieur Taoufik Charfeddine, un proche de la belle-famille de Kaïs Saïed et sur lequel elle n’avait aucune prise.

Sur les suivantes, elle règle ses comptes avec des influenceurs qui ne la soutiennent plus, « dézingue » Ahmed Chaftar, membre de la campagne explicative du projet de Kaïs Saïed.

Démenti, puis silence

En sept enregistrements, celle qui faisait figure de dame de fer du palais de Carthage, véritable tour de contrôle de la présidence dont elle a encadré les moindres prises de parole au point d’isoler Kaïs Saïed, évoque notamment la santé du président et sa manière toute particulière d’appréhender ses relations avec son environnement.

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Du jamais entendu : ces interventions, de moins de vingt minutes au total, écornent singulièrement un pouvoir que la constitutionnaliste tourne en dérision. Dans un premier temps, Nadia Akacha a démenti tout lien avec ces enregistrements et laisse entendre qu’il s’agit d’une imitation. Avant de tomber dans le silence.

« Son sosie vocal est vraiment doué surtout pour imiter son rire assez particulier », commente un ingénieur son. Ce rire, c’est justement ce que retiendra l’opinion publique qui a été éberluée par la forme de ces révélations confiées à un interlocuteur resté anonyme.

Il va droit dans le mur, même sur le plan personnel et psychologique

Première cause de la polémique : Nadia Akacha, qui s’est installée avec sa famille à Paris après avoir démissionné début janvier 2022, paraît faire peu de cas de son devoir de réserve vis-à-vis de son ancien employeur mais aussi de son pays hôte. « À moins qu’on ne lui en ait donné l’ordre », suggère une ancienne députée.

Surtout, l’ex-éminence grise de Carthage semble confirmer des rumeurs qui circulent depuis la présidentielle de 2019. Nadia Akacha, ou celle qui s’exprime avec sa voix, insinue ainsi que Kaïs Saïed « finira très mal, parce qu’il est malade et ne reconnaît pas sa maladie. Il va droit dans le mur, même sur le plan personnel et psychologique. Il va mal, très très mal… » Elle fait référence à un suivi médical pour troubles psychologiques et ravive toutes les questions soulevées par des réactions du président qui ont à plusieurs reprises déconcerté les observateurs.

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« Dans une vidéo filmée juste après la victoire à la présidentielle, le président remercie son compagnon de route idéologique Sonia Charbti avec effusion ainsi qu’un certain Dr Morel qui s’avère être neurochirurgien à Lyon… », souligne un médecin alors que certains tentent de documenter un passage de Kaïs Saïed entre 2005 et 2006 au pavillon de La Colombière à Montpellier, souvent évoqué dans le milieu médical.

« Pauvre Blome »

Nadia Akacha, ou son sosie vocal, brocarde également l’entourage du président et tourne en ridicule certains de ses conseillers dont Rachida Ennaifer, l’ancienne chargée de communication. Mais l’essentiel des commentaires, relatifs à la diplomatie, concerne le rapport qu’entretient le président avec les États-Unis et la manière désinvolte, au prétexte de la souveraineté nationale, de traiter les émissaires de l’administration Biden.

Le 14 octobre 2021, le président tunisien reçoit l’ambassadeur américain à Tunis Donald Blome pour lui faire part de son mécontentement. En effet, le même jour, le Congrès américain a consacré une audition à la situation « inquiétante » de la démocratie tunisienne.

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« Ils doivent bien rigoler à l’ambassade », entend-on sur l’un des enregistrements imputés à Nadia Akacha. « Tu l’as entendu lorsqu’il [Kaïs Saïed] a demandé « pourquoi nous font-ils part de leur inquiétude ? Avons-nous exprimé notre inquiétude par rapport à leurs choix ? » L’ambassadeur lui a expliqué qu’il fait partie de l’administration et qu’il n’a aucun rapport avec le Congrès. (…) Pauvre Blome, il me regardait mal à l’aise, et je le regardais tout aussi mal à l’aise. À son départ, je lui ai dit de ne pas tenir compte de ce qu’il [Kaïs Saïed] lui a dit (…) Pauvre Blome, il m’a fait pitié. Il allait le virer, si je n’étais pas intervenue. Il l’a convoqué pour lui dire qu’on n’avait plus besoin de lui en Tunisie et qu’il était persona non grata. » Depuis que Kaïs Saïed s’est arrogé l’essentiel des pouvoirs le 25 juillet 2021, les relations entre Tunis et Washington se sont notablement dégradées.