Politique

Maroc – Mehdi Bensaïd : « Notre culture n’a rien à envier au reste du monde »

Le ministre de la Culture, de la Jeunesse et de la Communication est déterminé à réconcilier les jeunes du royaume avec leur histoire. Entretien.

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Par - à Rabat
Mis à jour le 3 mai 2022 à 16:31

Mohamed Mehdi Bensaïd, ministre marocain de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, à Rabat, le 13 avril 2022. © HOC pour JA.

Bien qu’il récuse l’expression, Mehdi Bensaïd, 38 ans, a le nationalisme chevillé au corps. Quelques semaines à peine après avoir été nommé, en octobre, ministre de la Culture, de la Jeunesse et de la Communication, il se fendait de déclarations fracassantes appelant à rouvrir le débat sur l’origine du couscous, et même à doter ce plat ancestral du label Maroc. Une démarche qui a pu être perçue comme une provocation, moins de deux ans après que ce mets soit entré au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, à l’issue d’une candidature conjointe des quatre pays d’Afrique du Nord : l’Algérie, la Mauritanie, le Maroc et la Tunisie. Mais qui n’a pas surpris ceux qui suivent, depuis plusieurs années, le parcours de cet ancien député du Parti Authenticité et Modernité (PAM).

Dès ses débuts politiques, alors qu’il présidait le Cercle des jeunes démocrates (association ancêtre du PAM), Mehdi Bensaïd s’était illustré par sa fibre identitaire en mobilisant plusieurs centaines de jeunes pour créer, à Dakhla, en 2010, le plus grand drapeau du monde. Une opération qui avait permis d’inscrire le royaume au Guinness des records. Douze ans plus tard, devenu ministre au sein du gouvernement Akhannouch, Bensaïd se dit déterminé à réconcilier la jeunesse marocaine avec son histoire et sa culture, et à rompre avec cette antienne qui veut que « le Marocain ne s’aime pas ».

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Jeune Afrique : À peine nommé ministre de la Culture, vous avez procédé au recensement du patrimoine immatériel du royaume. Et un accord pour la création du label Maroc a été signé le 18 avril. Dans quel but ?

Mehdi Bensaïd : L’objectif aujourd’hui, en partenariat avec le ministère du Tourisme, est de labelliser tout le savoir-faire marocain, qu’il soit matériel ou immatériel. Pour les aspects culturels – préserver notre histoire et nos coutumes –, mais aussi pour protéger notre artisanat, d’un point de vue commercial.

Ce label va contribuer à promouvoir notre savoir-faire et soutenir nos artisans, d’autant que nous nous sommes aperçu que des sociétés étrangères utilisent les appellations marocaines, type « zellige de Fès », sans verser de contrepartie au royaume. Pourtant, si quelqu’un veut utiliser l’appelation d’origine contrôlée (AOC) Bordeaux ou le nom « Tour Eiffel » pour vendre un produit qui n’a rien à voir, il ne le pourra pas le faire.

Plusieurs labels existent déjà, en particulier sur le volet artisanat. N’est-ce pas redondant ?

Un premier travail a été effectué par le ministère du Tourisme et de l’Artisanat, mais nous voulons généraliser la portée de cette démarche en mettant en place un label Maroc global, à même d’apporter une plus-value pour les artisans et pour les commerçants, afin d’obtenir des royalties. Il y aura ainsi des labellisations utilisées à des fins purement commerciales et d’autres à des fins strictement culturelles, pour la protection d’un savoir-faire…

S’agit-il d’une réponse aux nombreuses polémiques sur les réseaux sociaux entre internautes marocains et algériens à propos de la paternité d’éléments du patrimoine (tajine, caftan, Tarik Ibn Ziyad, etc.) ?

Notre démarche est à distinguer des éventuelles problématiques qu’il peut y avoir avec les voisins de l’Est. Ces labels serviront à préserver des savoir-faire qui tendent à disparaître dans les régions, et qui sont peut-être méconnus à Rabat et à Casablanca. Pas seulement d’un point de vue culturel ou commercial, mais aussi juridique.

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Vous êtes devenu la coqueluche de jeunes internautes marocains, notamment ceux sensibles à l’idéologie Moorish, le néo-nationalisme marocain. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

J’aime profondément mon pays, et je suis convaincu que culturellement et historiquement, nous ne le valorisons pas assez. Le Maroc dipose de choses extraordinaires mais méconnues. Si c’est cela être néo-nationaliste, soit, cela ne me dérange pas du tout.

Aujourd’hui, le Marocain se réconcilie avec lui-même et réapprend à se connaitre

Deux générations ont joué un rôle important à des moments forts pour le royaume et le patriotisme marocain : celle de nos grands-parents, qui a participé à l’indépendance, et celle de la Marche verte. Tous ont risqué leur vie pour la défense de leur pays, pour que nous puissions vivre libres. Mais, malgré cette indépendance territoriale, a perduré chez beaucoup une sorte de fascination pour l’Occident. Aujourd’hui, le Marocain se réconcilie avec lui-même et réapprend à se connaitre, il prend conscience de la grande richesse de sa culture, qui n’a rien à envier au reste du monde.

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Pour cela, il faut rappeler que nous avons une histoire longue de quatorze siècles. Mais il est important de le dire sans s’enfermer. Je suis pour l’ouverture et en faveur de partenariats avec d’autres pays. À terme, nous pourrons envisager de constuire ce grand Maghreb avec l’ensemble des populations maghrébines. Dans ce contexte, parler de « néo-nationalisme » me semble inapproprié.

Pourquoi ?

Derrière cette expression de « néo-nationalisme », il y a quelque part l’idée que le Maroc ne doit pas avoir d’histoire. Qu’il serait un petit pays qui doit rester à sa place. Pourquoi ne taxe-t-on pas de néo-nationalistes les Japonais fiers des sushis et qui veillent à préserver leur patrimoine, ou les Français fiers de la Tour Eiffel ou de leur gastronomie ?

Certains ne veulent pas que nous discutions avec eux d’égal à égal. C’est d’ailleurs un problème que j’ai vécu même quand j’étais député, lors de rencontres avec des parlementaires européens. Or, grâce à la vision royale, grâce à ce que fait notre diplomatie, le Maroc se rehausse diplomatiquement. C’est très important, et cela doit également se répercuter au niveau culturel : pour que notre jeunesse soit fière de son histoire, de leur pays, que les Marocains s’aiment, afin de pouvoir aller de l’avant sereinement.

Comment comptez-vous soutenir cette jeunesse, au cœur du nouveau modèle de développement voulu par le roi Mohammed VI ?

Il me tient à cœur de mettre en avant tout ce que propose l’État à sa jeunesse, avec un effort particulier à l’égard des NEET [Not in Education, Employment or Training], ces jeunes qui ne sont pas formés ou qui n’ont pas eu la chance d’avoir un accompagnement, qu’il soit étatique ou familial. Il faut essayer de les remettre sur les rails en les insérant dans des programmes et des formations. Il faut leur redonner confiance en l’Etat.

Nous renforcerons le rôle des maisons des jeunes (Dar el-chabab), longtemps désertées

C’est aussi le rôle du ministère de la Jeunesse de dire aux jeunes Marocains : « Peut-être que vous n’avez pas eu de chance par rapport à votre histoire ou votre environnement social. Mais l’État est à vos côtés pour vous accompagner. » Cela passe notamment par un renforcement du rôle des maisons des jeunes (Dar el-chabab), longtemps désertées.

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Et plus concrètement ?

Concernant le problème numéro des jeunes – l’emploi –, je travaille à un partenariat avec le département concerné pour que les Dar el-chabab puissent inclure des services de coaching professionnel, notamment pour accompagner les NEET, qui ne savent pas comment accéder au marché du travail ou même aborder la problématique de la recherche d’emploi. Mais tous les jeunes n’aspirent pas au salariat, et il faudrait disposer aussi d’une sorte de hub où ceux qui désirent s’orienter vers l’entrepreneuriat puissent trouver un interlocuteur, voire créer leur société ou start-up et être informés des démarches à suivre et des mesures de soutien qui existent.

Il y a d’autres partenariats, notamment avec le département de la santé. Nous mettons en place un numéro vert pour les jeunes Marocains, avec une partie sociale, mais aussi la partie santé psychologique. Pour le sport, je réfléchis, par exemple, à proposer dans les maisons des jeunes des cours de self-defense aux jeunes femmes, pour leur permettre de se protéger et d’avoir confiance en elles. Cela se ferait en partenariat le ministère de l’Éducation et des Sports.

Le personnel de ces structures vieillissantes que sont les Dar el-chabab a-t-il la capacité de prendre en charge les problématiques de la jeunesse actuelle ?

Il faut effectivement dépoussiérer un peu le volet ressources humaines, et tout particulièrement revoir la formation des formateurs, qui seront le premier contact de ces jeunes. Des changements seront mis en place d’ici à l’été prochain. Nous allons d’abord réunir tous les directeurs des maisons des jeunes pour leur exposer cette nouvelle vision, avec des formations, des ateliers concrets…

Le changement vient du bas. La volonté politique est là. Il faut maintenant l’accompagner à travers des instruments. C’est ce que nous mettons en place. J’ai effectué plusieurs visites dans les structures dédiées aux jeunes du royaume, qui m’ont permis de voir ce qui fonctionnait et ce qui fonctionnait moins. Une énième étude serait inutile : il faut foncer.

Le secteur de la culture comporte de nombreux problèmes de fond, dont celui des droits d’auteur ou de la protection sociale des artistes. Leur résolution semble éternellement repoussée, gouvernement après gouvernement… Avez-vous une stratégie pour y remédier ?

Ces problèmes ne sont pas nouveaux, et nous y travaillons sérieusement. Il y a la nécessité de professionnaliser le secteur pour en faire une véritable industrie de la culture au sein du royaume. Pour qu’une pièce de théâtre, un concert ou un film puisse faire une tournée dans le royaume, il faut qu’il y ait des salles de théâtre, de cinéma. L’objectif, c’est que d’ici à la fin de 2022, il y ait une centaine de salles polyvalentes.

Les artistes marocains pourront bénéficier de l’Assurance maladie obligatoire (AMO)

Mais il faut aussi un marché pour qu’il puisse y avoir une culture de masse, accessible à tous. Cela ne va pas se faire seul : nous avons demandé un accompagnement du secteur privé. J’ai contacté quelques structures, les plus grandes qu’il y ait dans le royaume, pour qu’elles commencent à donner des chèques-culture à leurs employés, leurs ouvriers, leurs salariés pour se rendre au cinéma, au théâtre, comme cela se fait à l’étranger.

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Concernant les droits d’auteur, la loi relative au Bureau marocain du droit d’auteur et des droits voisins (BMDA), actuellement en discussion au Parlement, renforcera les attributions de cet établissement. Son statut juridique devrait se transformer en celui de personne morale de droit public, pourvue de l’autonomie financière, ce qui aura un impact positif sur son fonctionnement et la protection des auteurs. Enfin, le décret concernant la couverture maladie des artistes a été adopté en conseil de gouvernement, et publié le 7 mars au Bulletin officiel. La question est donc résolue. Les artistes marocains pourront bénéficier de l’Assurance maladie obligatoire (AMO).