Politique

Paix dans l’est de la RDC : « Pour Félix Tshisekedi, le temps presse »

Le premier round de négociations entre Kinshasa et les groupes armés actifs dans l’Est s’est achevé le 27 avril, à Nairobi. Que faut-il en retenir ? L’exclusion d’une branche du M23 compromet-elle ses chances de succès ? Le chercheur Christoph Vogel répond à JA.

Mis à jour le 2 mai 2022 à 17:41

Un soldat congolais des FARDC à Semuliki, le 10 décembre 2021. © Sébastien KITSA MUSAYI / AFP

Discuter peut-il aider à ramener la paix dans l’est de la RDC ? À l’issue d’un sommet des présidents de la Communauté des États de l’Afrique de l’Est (EAC), Félix Tshisekedi a accepté, le 21 avril, le principe de pourparlers avec les représentants d’un certain nombre de groupes armés opérant en Ituri et dans les Kivus – pourparlers dont le premier round s’est achevé le 27 avril, à Nairobi, le Kenya jouant les médiateurs.

La paix a-t-elle une chance dans l’Est ? Éléments de réponse avec Christoph Vogel, auteur de Conflict Minerals, Inc. (Hurst & OUP, 2022) et directeur de recherches du projet Insecure Livelihoods à l’Université de Gand (Belgique).

Jeune Afrique : Le fait qu’une branche du M23, celle qui est fidèle à Sultani Makenga, soit tenue à l’écart des discussions peut-il compromettre le dialogue ?

Christoph Vogel : Ce dialogue pose de toute façon question, ne serait-ce que parce que les participants ont été sélectionnés de manière plutôt opaque. Le M23 ne compte même pas parmi les groupes armés les plus forts ou les plus violents, en ce moment. Ses revendications sont anciennes en revanche, plus encore que le mouvement lui-même, et leur persistance est le signe qu’un certain nombre de problèmes n’ont jamais été résolus.

Si l’on invite certains groupes armés à discuter et pas d’autres, on peut difficilement espérer les convaincre tous de déposer les armes

Ces négociations peuvent-elles aboutir à un cessez-le-feu ?

Un cessez-le-feu complet et global n’est pas un scénario réaliste. Il existe plus d’une centaine de groupes armés, dont une majorité opère au Nord-Kivu et en Ituri. La plupart d’entre eux ne sont pas à la table des négociations, à Nairobi. Je ne dis pas qu’il aurait fallu leur dérouler le tapis rouge, mais si l’on en invite certains et pas d’autres, on peut difficilement espérer les convaincre tous de déposer les armes.

La guerre et la violence prospèrent dans l’Est depuis près de trois décennies. Des milliers d’hommes ont combattu pour différents groupes armés, collectionnant les passages dans telle ou telle faction comme d’autres les « expériences professionnelles » sur leur CV. Je suis pourtant convaincu qu’il n’est jamais trop tard pour construire une paix véritable et durable, mais cela ne se fera pas par les armes.

Est-ce sous la pression que le président Tshisekedi a accepté le principe de ces discussions ?

Le chef de l’État a fait de la pacification de l’Est une priorité de son quinquennat et le temps presse : les prochaines élections doivent avoir lieu dans 18 mois. Mon sentiment, c’est que Kinshasa veut tout tenter : il y a eu l’état de siège [décrété en mai 2021], les opérations militaires conjointes, un nouveau DDR [Désarmement, démobilisation, réinsertion] et, maintenant, des négociations régionales.

Le Kenya, le Burundi, l’Ouganda, le Rwanda et la RDC, qui sont désormais tous membres de l’EAC, envisagent de constituer une force militaire conjointe pour neutraliser les groupes actifs dans l’Est qui refuseraient de se rendre. Est-ce faisable ?

Au-delà de l’annonce qui a été faite à l’issue du sommet de l’EAC [du 21 avril], peu de détails ont filtré sur cette initiative et sur ses éventuels contours. Beaucoup de points restent à préciser. Toutefois, il est intéressant de souligner que la plupart des pays cités ont déjà des hommes sur le sol congolais. Parfois officiellement, mais pas toujours.

Le bilan de l’état de siège et de la coopération avec l’Ouganda reste maigre

Si une force militaire régionale est envisagée, cela signifie-t-il que l’état de siège est un échec, tout comme les opérations menées conjointement avec l’Ouganda depuis novembre dernier ?

On peut aussi penser que ces différentes stratégies se complètent les unes les autres. Ceci étant dit, il est vrai que le bilan de l’état de siège et de la coopération avec l’Ouganda reste maigre. Les députés congolais en ont d’ailleurs fait le constat : les violences attribuées aux ADF [Forces démocratiques alliées] et à la Codeco [Coopérative pour le développement du Congo] n’ont pas baissé en intensité depuis l’arrivée des Ougandais qui, selon plusieurs témoignages, se focalisent surtout sur la sécurisation des chantiers routiers entre l’Ouganda et la RDC.

L’idée d’une force régionale n’est-elle pas utopique, compte tenu de la méfiance ancienne qui existe entre les pays concernés ?

Tout est une question de perspective. Il fut un temps où les pays de la région étaient diplomatiquement et militairement soudés. Ces derniers jours, les signaux de rapprochement se multiplient, notamment entre Kampala et Kigali. Maintenant, est-ce que cela veut dire qu’une forte EAC peut voir le jour et que cela peut être une solution, c’est encore une autre question.

Comment interprétez-vous la résurgence du M23 ces derniers mois ?

Il ne s’agit pas véritablement d’une résurgence. La branche du M23 qui est sous le commandement de Makenga s’est réinstallée en RDC depuis fin 2016, le long de la chaîne volcanique liant les monts Sabinyo et Mikeno. Début 2017, deux hélicoptères de l’armée congolaise se sont d’ailleurs crashés [dans le territoire de Rutshuru] alors qu’ils étaient à la recherche de rebelles du M23. Des affrontements ont régulièrement eu lieu, y compris au cours de l’année dernière.

En revanche, on peut penser que l’avènement simultané de l’état de siège, d’un nouveau DDR et des opérations ougando-congolaises ont conduit ce groupe armé à augmenter ses activités depuis mars.

Les accusations selon lesquelles le Rwanda soutient le M23 sont-elles crédibles ?

Les réponses simples sont risquées. Le Rwanda a une longue histoire d’appui aux mouvements rebelles actifs sur le sol congolais. Néanmoins, ce soutien a changé à travers les années, devenant de plus en plus indirect et dans la poursuite d’objectifs précis.

La généalogie des rebellions « proches du Rwanda » a elle aussi évolué. Le M23 par exemple est bien plus « sceptique » envers son présumé parrain que ne l’a jamais été le RCD [Rassemblement congolais pour la démocratie] lors de la deuxième guerre du Congo. Beaucoup de membres du M23 considèrent encore l’arrestation de Laurent Nkunda en 2009 comme une trahison de Kigali.

Le soutien dont vous parlez n’est pas facile à jauger et, même si nombre d’observateurs en sont convaincus, les preuves tangibles sont rares à ce stade.