Culture

Walid Hajar Rachedi : « Le Hirak m’a fait retrouver une Algérie qui me manquait »

Dans son premier livre, sélectionné pour le prix Goncourt du premier roman, l’écrivain né à Créteil mêle introspection existentielle et scénario à rebondissements.

Mis à jour le 12 mai 2022 à 11:37

Walid Hajar Rachedi, écrivain français d’origine algérienne, est sélectionné pour le prix Orange du livre. © Annie Gozard

De Paris au Caire, en passant entre autres par Séville, Grenade, Tanger et Oran, le premier roman de l’écrivain français d’origine algérienne Walid Hajar Rachedi met en scène le périple de Malek au début des années 2000. Mais le vrai voyage du jeune homme de 17 ans, originaire de la cité des Peupliers à Stains, est une quête de soi. Un pas de côté qui le confronte à l’altérité, révélatrice de sa propre personne.

Dans Qu’est-ce que j’irais faire au paradis ?, deux rencontres compteront particulièrement : d’abord celle d’Atiq, à Lille. Ce jeune Afghan a vu ses espoirs de devenir footballeur professionnel stoppés net par l’invasion américaine. Son frère jumeau, Wassim, suspecté d’être proche des talibans, est porté disparu. Puis, plus tard, sur le chemin de Tanger, Malek tombe amoureux de l’Anglaise Kathleen, elle aussi hantée par une absence, celle de son père qui travaillait dans une ONG à Kaboul.

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À partir de ces âmes aux destins cabossés, Walid Hajar Rachedi tisse sa toile avec un sens consommé de la narration. En lice pour le Prix Orange du livre et en dernière sélection du prix Goncourt du premier roman – finalement attribué à Étienne Kern pour « Les Envolés » –, il propose un livre à la fois picaresque et initiatique, mêlant amour et actualité mais aussi plein de spiritualité. L’introspection existentielle se double d’un scénario à rebondissements dont un dernier à couper le souffle.

Entretien avec cet auteur dont le grand talent à faire vivre l’intime et à raconter les soubresauts du monde – l’Afghanistan d’hier parle de l’Ukraine d’aujourd’hui – est le premier jalon d’une œuvre littéraire extrêmement prometteuse.

Malek a un souvenir vaguement impressionniste de l’Algérie, comme un roman d’Albert Camus

Jeune Afrique : Quel a été votre parcours jusqu’à ce premier roman ?

Walid Hajar Rachedi : J’ai 40 ans, je suis né à Créteil [près de Paris], j’ai grandi dans le Val-de-Marne et ensuite à Évry-Courcouronnes. J’ai travaillé dans le digital et j’écris en parallèle depuis une quinzaine d’années. J’ai participé à différentes revues, des ateliers d’écriture. Il y a deux ans, j’ai co-fondé Fictions, un média narratif avec mon frère, journaliste. J’ai habité six ans aux États-Unis et en Amérique latine puis j’ai emménagé il y a quelques mois à Lisbonne.

D’où est venue l’idée de ce roman ?

Tout au début, il y a eu l’idée de ce personnage qui fait un long voyage pour se confronter à un ailleurs fantasmé. Dans la chanson Gibraltar d’Abd al Malik, un jeune homme est libéré à travers son périple vers « le merveilleux royaume du Maroc ». Une étincelle s’est réveillée en moi avec cette idée de voyage à l’envers. Et puis il y a eu les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. Après ces événements, j’ai vu les représentations dangereuses qui s’infiltraient dans la société française avec, d’une part, ce qu’on imaginait être de « bons musulmans », c’est-à-dire assimilés et très peu musulmans, versus les mauvais, ancrés dans leur foi et qui seraient à deux doigts du jihadisme. Je trouvais que c’était important de montrer ce qu’il y avait de beau, de grand, de digne dans cette recherche mystique et existentielle, comme beaucoup de romans contemporains du XXe siècle. Ça me paraissait fondamental d’avoir un personnage qui ne soit pas classiquement sauvé par la République et la littérature.

Pourquoi Malek se lance-t-il dans ce voyage à travers une dizaine de villes, dont la destination finale est l’Algérie ?

Le personnage n’est allé qu’une fois en Algérie, il a un souvenir vaguement impressionniste, comme un roman d’Albert Camus où l’Algérie, c’est juste de la lumière et de la plage. J’ai voulu traduire l’état d’esprit de beaucoup de gens d’origine algérienne qui sont allés très peu dans ce pays et qui ont souvent avec lui un rapport très charnel, très viscéral. Mon personnage se retrouve confronté à son cousin, qui lui y a vécu et qui s’est pris dans la figure une guerre civile, la mort de gens de sa génération. Il veut faire ce voyage à l’envers pour voir si ça éveille quelque chose en lui.

L’Algérie n’est pas un pays que j’ai fantasmé, je l’ai presque rejeté

L’Algérie est à peine évoquée. L’important, ce n’est pas la destination, mais le voyage ?

Je ne parle en effet de l’Algérie que sur quelques paragraphes. Le personnage arrive là où il pensait trouver des réponses, et il n’y en a pas. Il voit des gens qui lui ressemblent physiquement mais il ne partage rien de leurs destins, de leurs desseins. Paradoxalement, quand il se retrouve à Londres, à Piccadilly Circus, avec des gens qui n’ont pas la même tête que lui, il découvre une ville cosmopolite avec laquelle il partage des valeurs.

Le voyage de Malek est-il un leurre ?

Bien sûr. À la limite, il n’a pas besoin de le faire. Quand Malek fait ce voyage, il pense que c’est un voyage identitaire et il se rend compte que c’est plus un voyage sur la question du sens. C’est comme quand vous allez chez le psy et que vous réalisez en parlant que vous avez placé le curseur sur des choses qui ne sont pas si pertinentes.

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Racontez-vous votre propre rapport à l’Algérie à travers Malek ?

Contrairement à mon personnage, je suis souvent allé en Algérie dans les années 1980. Ce n’est pas un pays que j’ai fantasmé, je l’ai presque rejeté. Pendant 11 ans, je n’y suis pas allé à cause de la guerre civile et parce que ma mère ne pouvait pas y retourner à cause du prix des billets. Quand j’y suis retourné à partir de 2004, les gens étaient devenus hyper conservateurs, je n’avais plus très envie d’y aller. Mais en 2018, le Hirak m’a fait retrouver l’Algérie des années 1980, je me suis rendu compte qu’elle me manquait.

On a constamment volé son destin à l’Afghanistan. Dans une certaine mesure, on peut dire la même chose de l’Algérie

« Je suis algérien comme un Français », faites-vous dire à Malek. Qu’est ce que cela signifie ?

C’est une phrase qui m’a été inspirée par la chanson Comme une étoile de Booba, qui s’y décrit « africain comme un Antillais ». Le rapport de Malek avec l’Algérie, c’est le rapport de quelqu’un qui a grandi en France. Être Français d’origine algérienne, de par la politique d’assimilation, cela équivaut à y être installé depuis 200 ou 300 ans. Mes amis algériens qui vivent dans d’autres pays ont un rapport beaucoup plus fort à leur pays d’origine, ils parlent mieux l’arabe algérien. Je vois beaucoup de gens de mon âge qui n’ont aucune notion de cette langue. Je trouve ça fou que ça se soit fait en une génération. Dans ma manière de penser, de voir les choses, il y a une part française. Mais mon ressenti, mes émotions, mon rire ou mes valeurs familiales se rapprochent plutôt de la culture algérienne.

Pourquoi avoir choisi de parler de l’Afghanistan ?

C’est un pays auquel on a constamment volé son destin. Il y a eu l’invasion britannique, puis les Soviétiques, les Américains… C’est un pays qui, de par sa position géographique, historique, géopolitique, s’est toujours retrouvé otage des décisions prises par d’autres. Cette idée me paraissait très romanesque. Dans une certaine mesure, on pourrait dire la même chose de l’Algérie. C’est un pays qui a été ballotté entre plein d’empires, qui a été abâtardi par la colonisation. Quand on me parlait du monde arabe, on évoquait les tapis volants et les babouches et moi je ne comprenais pas parce quand on passait nos étés en Algérie, ça ressemblait à la France. On mangeait des croissants le matin et les gens parlaient français.

Dans votre roman, il y a un très beau passage sur l’éloge de la chute…

Ce que j’aime dans le voyage, c’est la perte de repères. Tout à coup, on rencontre des gens dont on ne sait pas exactement d’où ils viennent. Même quand vous parlez la langue plus ou moins bien, vous ne comprenez pas toutes les nuances. Vous vous permettez d’être ébloui. C’est comme regarder le soleil sans retirer ses lunettes de soleil, au risque de se brûler la rétine. C’est aussi se libérer de ses propres limites, de ses carcans. Malek est mûr pour son âge et il va découvrir les représentations dont il est prisonnier. C’est ça sa vraie victoire.

« Qu’est-ce que j’irais faire au paradis ? » de Walid Hajar Rachedi, éditions Emmanuelle Collas, 304 pages, 18 euros.