Politique

Guinée : Doumbouya veut rester 39 mois au pouvoir, la classe politique s’insurge

S’exprimant en direct d’une école, le chef de la junte qui a renversé Alpha Condé a annoncé que la transition militaire pourrait durer plus de trois ans. Réussissant l’exploit d’unir contre lui des partis jadis irréconciliables.

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Par - à Conakry
Mis à jour le 8 novembre 2022 à 15:45

Le colonel Mamadi Doumbouya, lors d’un discours prononcé depuis une salle de classe de Boffa, le 30 avril 2022. © Présidence de la République de Guinée

« De toutes les consultations engagées à tous les niveaux depuis le début de la transition, avec toutes les composantes de la nation, auprès de tous les Guinéens partout où ils se trouvent, il ressort une proposition médiane d’une durée consensuelle de la transition de 39 mois ». Il aura fallu huit mois pour qu’enfin le colonel Mamadi Doumbouya se prononce sur la durée de la transition. Le chef de la junte guinéenne a choisi de le faire depuis la ville de Boffa, à 130 km au nord-ouest de Conakry. Il s’y est affiché au côté de la communauté chrétienne en pèlerinage, après avoir participé trois vendredis de suite, lors du mois de ramadan, à des prières collectives dans des mosquées de la capitale.

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Mise en scène

Ce 30 avril, la mise en scène qui accompagne l’adresse à la nation de Mamadi Doumbouya est à la hauteur de l’importance de la question sur laquelle l’attendent les Guinéens comme la communauté internationale, et notamment la Cedeao. Le président de la transition guinéenne traverse la cour poussiéreuse d’un établissement scolaire sur un tapis rouge et entre dans une salle de classe. Il se tient debout, dos à un tableau noir sur lequel sont griffonnées des formules chimiques, face à un groupe de collégiens et de lycéens. Ensemble, ils entonnent Liberté, l’hymne national de la République de Guinée : Doumbouya au garde-à-vous, les élèves la main droite sur le cœur. Puis il commence son discours, à côté d’un masque Nimba de la communauté hôte, les Baga.

« Je ne décide pas seul, j’agis avec tout le monde », se justifie Doumbouya

Mais tous ces efforts n’auront pas empêché l’avalanche de critiques qui s’est abattue sur le tombeur d’Alpha Condé après l’annonce du chronogramme de transition. « Je ne décide pas seul, j’agis avec tout le monde », se justifie le président guinéen, rappelant successivement la tenue des Journées nationales de concertation, les Assises nationales et le Cadre de concertation et de dialogue.

Une manière de tenter d’assoir la légitimité d’une transition de trois ans et trois mois. Cette proposition, « consécutive à de larges et patientes concertations », estime-t-il, sera soumise à l’approbation du Conseil national de transition. Faut-il faire débuter cette période le 5 septembre, jour du putsch ? Le 30 avril, jour du discours de Doumbouya ? Ou à la date d’un prochain entérinement, dans quelques semaines ? On ne serait alors plus très loin d’un quinquennat pour le nouvel homme fort de la Guinée.

« Décision unilatérale »

La veille, le 29 avril, concluant des consultations contestées et boycottées par les principaux leaders politiques, le ministre de l’Administration du territoire et de la décentralisation, Mory Condé, avait déclaré que les participants avaient « proposé des durées allant de 18 à 52 mois » pour la transition, sans préciser à partir de quelle date. Le colonel Doumbouya fait donc mine d’avoir choisi le juste milieu. Sans toutefois convaincre le monde politique.

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L’Alliance nationale pour l’alternance et la démocratie (Anad), coalition politique formée autour de Cellou Dalein Diallo de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), s’est désolidarisé d’un chronogramme qu’elle juge « imposé » et a dénoncé « une durée injustifiable de la transition ». Elle rejette avec force cette décision unilatérale qui viole l’article 77 de la Charte de transition garantissant que « la durée de la transition sera fixée de commun accord entre les forces vives de la nation et le CNRD ». Et de rappeler « que les principales forces vives du pays ont demandé avec insistance la mise en place d’un cadre de dialogue direct entre elles et le CNRD, avec la participation de la société civile et des partenaires techniques et financiers, sous la médiation d’un facilitateur de la Cedeao ».

Le parti d’Alpha Condé exige la participation d’un médiateur désigné par la communauté internationale

Une bonne partie de la classe politique avait en effet boycotté les différentes consultations évoquées par Mamadi Doumbouya. Ce qui n’a pas empêché la junte de poursuivre ses activités, en composant avec des partis politiques de moindre envergure, « assujettis », selon l’ANAD, qui accuse le régime d’avoir unilatéralement défini la composition du cadre de dialogue, nommé ses membres, fixé l’ordre du jour et la périodicité de ses réunions… « Ce n’est donc pas une surprise que le CNRD s’appuie sur les conclusions orientées de ce cadre de concertation pour s’octroyer une prolongation de 39 mois », poursuit la coalition.

« Volonté de se maintenir au pouvoir »

Le colonel Doumbouya est en passe de réussir la prouesse de mettre d’accord des tendances politiques guinéennes jusque-là inconciliables. Le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG Arc-en-ciel), parti d’Alpha Condé, a également rejeté le chronogramme de celui qui l’a éjecté du pouvoir. Dans un communiqué publié le 1er mai, il exige, avec ses alliés, « la mise en place d’un cadre de dialogue inclusif avec la participation d’un médiateur désigné par la communauté internationale, pour définir un chronogramme consensuel ».

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Même son de cloche du côté du FNDC Politique, coalition dont fait partie l’Union des forces républicaines (UFR) de l’ancien Premier ministre Sidya Touré, qui « rappelle que le processus évoqué par le colonel Mamadi Doumbouya a été sélectif, partiel et parcellaire, ce qui rend de facto la décision partiale ». « Une telle façon d’agir du CNRD est susceptible de renforcer les suspicions évoquées par une certaine opinion sur sa volonté de se maintenir au pouvoir », souligne le FNDC Politique. Lors des toutes premières concertations nationales organisées par la junte, en septembre, la plupart de ces coalitions avaient proposé dans leurs mémos une transition de quinze mois. La Cedeao avait quant à elle exigé six mois – elle n’a pour l’instant pas réagi à l’annonce du président guinéen.

En rentrant de Boffa, Mamadi Doumbouya a fait escale à Dubréka, à 50 km au nord-est de Conakry, afin de se prosterner, pour la deuxième fois depuis son arrivée au pouvoir, sur la tombe de l’ancien chef de l’État Lansana Conté. Ne manquant plus une occasion de s’offrir un bain de foule, le putschiste semble de moins en moins pressé de quitter le palais présidentiel pour regagner sa caserne.