Politique

Tunisie : « Facebook est un outil formidable pour générer de la détestation »

Dans un contexte de vide politique et de discrédit des médias traditionnels, le réseau social est devenu la boussole de nombreux Tunisiens, au risque de faire peser une menace sur le débat public. Entretien avec le communicant Kerim Bouzouita.

Par - à Tunis
Mis à jour le 4 mai 2022 à 15:05

Kerim Bouzouita, à Tunis, le 15 novembre 2017. © Ons Abid pour JA

Quel impact Facebook a-t-il sur la vie politique tunisienne ? Auteur de deux études récentes sur la digitalisation de la communication politique, commandées par l’ONU, Kerim Bouzouita, conseiller en communication politique et enseignant universitaire, nous apporte son éclairage.

Jeune Afrique : Pourquoi le phénomène Facebook a-t-il pris une telle ampleur en Tunisie ?

Kerim Bouzouita : À ses débuts, en 2007, Facebook avait échappé aux filets de la dictature. Le soulèvement du bassin minier de Gafsa, en 2008, a changé la donne. Des vidéos des événements ont en effet été mises en ligne, notamment par Aymen Rezgui, sous le pseudonyme de Mandela Tounsi.

Le phénomène a été favorisé par un sentiment d’anonymat et par « l’effet de foule », similaires à ce qu’il se passait dans les stades quand l’impossibilité d’identifier précisément des individus permettait à certains de lancer des slogans hostiles au pouvoir.

La politisation de Facebook est née à cette époque-là. Ce réseau social a permis de briser l’omerta sur de nombreuses questions, que les médias traditionnels ne couvraient pas toujours. Il a donné la possibilité aux Tunisiens de se connaître, de travailler ensemble, d’organiser des manifestations.

Aujourd’hui, les utilisateurs semblent surtout y chercher une caisse de résonance à leurs propres opinions, aussi infondées soient-elles… Comment expliquer cette évolution ? 

La différence tient aux modifications importantes qui ont été apportées en 2014 aux algorithmes de Facebook, à la suite de la défection de millions d’abonnés, qui n’y trouvaient plus leur compte en termes de contenu.

Les algorithmes enferment dans des bulles numériques des individus qui pensent de la même manière

Les ajustements faits en 2014 puis en 2019 ont permis de tracer un profil psychologique de l’usager et, à partir du contenu que ce dernier a approuvé ou qui a provoqué chez lui des émotions négatives telles que la peur, le dégoût, la tristesse ou la colère, de le mettre en contact avec des personnes qui pensent de la même manière. Facebook ne joue pas un rôle important en tant que média ou source classique d’information, mais en tant qu’espace de socialisation ayant la capacité de modeler l’imaginaire des internautes à leur insu. D’où sa dangerosité.

Avec, souvent, une intolérance accrue aux opinions opposées…

Facebook a contribué à reconfigurer l’espace politique à partir d’un terrain déjà porteur de clivages. Les algorithmes prédisposent à la consommation d’un certain contenu en enfermant dans des bulles numériques des individus qui pensent de la même manière et qui sont ainsi confortés dans leur opinion. C’est la mort du débat. Ces bulles n’interagissent pas ou, quand elles le font, les individus qui les composent se perçoivent les uns les autres comme dangereux ou stupides. Lors de l’élection présidentielle américaine, chacun percevait celui qui appartenait au bord politique opposé comme un danger imminent. C’est la radicalisation algorithmique.

Quelles sont les conséquences, sur la vie politique tunisienne ?

Cela s’est traduit, sur le plan électoral, par la configuration du Parlement de 2019 sous la forme d’une mosaïque de groupuscules radicaux. Cette assemblée, qui ne ressemblait pas aux Tunisiens, est représentative des minorités radicalisées, qui, elles, votent, contrairement à l’électorat mou centriste. Facebook y est pour beaucoup, mais les médias conventionnels aussi.

Facebook devient un lieu d’indignation et de polémique : il ne crée pas d’intérêt positif pour tel parti ou tel homme politique. Il est en revanche un outil formidable pour susciter de la détestation.

Que l’on pense à l’Opération Carthage, menée par la société tunisienne UReputation, qui a fait proliférer les faux profils, les fausses informations ainsi qu’un faux journal et même, comble de la roublardise, un site de fact-checking ! L’objectif est de tromper les électeurs et les citoyens à partir de pages dont l’objet n’est apparemment pas politique. Cela a contribué à la défiance et au rejet généralisé des partis et des hommes politiques.