Culture

Houellebecq a-t-il plagié Diagola ? Bataille judiciaire pour 132 millions d’euros

Le romancier sénégalais a assigné l’auteur français à succès en contrefaçon, jugeant que le roman « Soumission » emprunterait trop d’éléments à son manuscrit, « La Chute des barbelés ». On saura le 12 mai prochain si, oui ou non, un procès se tiendra.

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Mis à jour le 2 mai 2022 à 13:15

L’écrivain français Michel Houellebecq et et l’auteur sénégalais El Hadji Diagola. Montage JA : © Clemens Niehaus/Geisler-Fotopres/DPA via ZUMA Press ; DR

Procès ou pas procès ? C’est le 12 mai prochain que la troisième chambre civile, première section du tribunal judiciaire de Paris (TJP), se prononcera sur l’affaire opposant Michel Houellebecq à El Hadji Diagola. C’est-à-dire l’un des écrivains français les plus connus au monde à un auteur sénégalais publié à compte d’auteur. Leur litige concerne le roman Soumission, publié par les éditions Flammarion le 7 janvier 2015 et qui avait fait grand bruit : il y est en effet question de l’élection d’un président musulman à la tête de la république française, en 2022 !

À la lecture de ce texte qui provoqua en son temps la polémique, El Hadji Diagola a été frappé par certaines ressemblances avec l’un de ses manuscrits, La Chute des barbelés, déposé chez Gallimard deux ans auparavant, en janvier 2013, puis chez Flammarion l’année suivante – sans succès, puisque les deux maisons ont refusé de le publier. Se sentant floué et dépossédé, El Hadji Diagola a écrit dès 2015 aux éditions Flammarion (qui font partie du même groupe que Gallimard, Madrigal) que le roman Soumission était « un plagiat de son manuscrit dont les éditions Flammarion ont été dépositaires avant que ne soit édité l’ouvrage de Michel Houellebecq », qu’on y retrouvait une « exacte similitude du thème abordé » et de « trop nombreuses références au manuscrit refusé ».

Plagiat contre plagiat

Le 28 août 2015, les éditions Flammarion ont fait savoir à El Hadji Diagola que les accusations qu’il proférait leur semblaient infondées, fantaisistes, voire diffamatoires. Mais l’écrivain blessé n’en est pas resté là. Quelque quatre années après cet échange, et désormais défendu par Me Jean-Baptiste Ngandomane, du barreau de Paris, Diagola a assigné Michel Houellebecq, les éditions Gallimard et les éditions Flammarion pour contrefaçon le 6 janvier 2020, à la veille du délai de prescription.

L’affaire n’est pas simple, notamment parce qu’El Hadji Diagola, qui est né en 1969 à Moudery, au Sénégal, a publié en 2015 chez Edilivre un roman intitulé Un président à l’Élysée, en tous points – hormis le titre – identique à son manuscrit, La Chute des barbelés, et comportant, comme le signale avec gourmandise Me Josée-Anne Bénazéraf, avocate de Michel Houellebecq et de ses éditeurs, un grand nombre de plagiats !

Michel Houellebecq est connu pour certains de ses emprunts, notamment à Wikipédia

La juge de mise en état de la troisième chambre du TJP va ainsi devoir trancher sur plusieurs points : considère-t-on le manuscrit envoyé par Diagola en 2013 ou bien son livre paru en 2015 ? Le fait qu’il soit lui-même un plagiaire patenté lui ôte-t-il ses droits sur un manuscrit non travaillé, non édité, non publié ? Et quid du fait que Michel Houellebecq est lui aussi connu pour certains de ses emprunts, notamment à l’encyclopédie en ligne Wikipédia ?

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Pour Me Ngandomane, obtenir le procès en collégialité permettrait d’aborder le sujet sur le fond, et donc de pouvoir analyser dans le détail les éventuelles similitudes entre le manuscrit de La Chute des barbelés et le roman Soumission. « J’ai relevé 70 ressemblances sur le fond, nous disait Ngandomane en janvier. Mais c’est surtout la structuration de l’œuvre qu’ils ont reprise et qui est intéressante. » Et de préciser : « Il n’est pas interdit d’aborder le même thème, ce sont les ressemblances qui sont sanctionnées. »

Diagola [n’est] pas l’auteur des passages prétendument contrefaits

De son côté, l’avocate de Michel Houellebecq affirme : « Les assertions du demandeur sont à ce titre particulièrement spécieuses tant il est manifeste que les histoires des deux romans sont totalement différentes, tout comme leur structure narrative, leurs personnages, leurs scènes et situations caractéristiques et leur forme d’expression. Mais, surtout, cette action est parfaitement irrecevable, Diagola n’étant pas l’auteur des passages prétendument contrefaits, la quasi-totalité de son ouvrage étant la copie servile d’articles de presse, d’ouvrages anciens ou de publications disponibles en ligne dont il n’est pas l’auteur. » Pour Me Ngandomane, ce genre d’affirmation de la partie adverse représente « une manière détournée de vouloir faire trancher par la juge de mise en état l’ensemble du fond du litige ».

Bras de fer pour 132 millions d’euros

Feutrée, la bataille judiciaire n’en est pas moins violente. Quand Me Ngandomane parle de « complot contre l’intelligence », sous-entendant que les éditeurs de Michel Houellebecq auraient pu s’entendre pour aider l’écrivain avec les idées d’un autre, Me Bénazéraf attaque directement la personnalité d’El Hadji Diagola : « C’est donc avec une extraordinaire mauvaise foi qui confine à l’intention de nuire qu’El Hadji Diagola a engagé la présente action en contrefaçon et continue par ailleurs de se livrer sur internet à une insupportable campagne de dénigrement à l’encontre de l’œuvre de Michel Houellebecq et de son éditeur. »

Derrière cette bataille, bien entendu, de colossales sommes d’argent. Le roman Soumission s’étant vendu à 604 820 exemplaires en grand format et à 237 442 exemplaires en poche aux prix respectifs de 21 euros et 8,40 euros, Me Ngandomane évalue le chiffre d’affaires suscité par le roman à plus de 14 millions d’euros – en France seulement, sachant que l’auteur des Particules élémentaires et de Plateforme est traduit dans de nombreuses langues.

Si le procès en collégialité avait lieu, El Hadji Diagola pourrait demander jusqu’à 132 millions d’euros ! Pour l’heure, « le demandeur sollicite du juge de la mise en état de lui allouer une provision de créance de 1,2 million d’euros ». Du côté de Madrigal, les avocats entendent que les demandes d’El Hadji Diagola soient jugées irrecevables et qu’il soit condamné aux dépens ainsi qu’à verser à Michel Houellebecq tout comme aux éditions Gallimard et Flammarion la somme de 15 000 euros chacun. La décision sera rendue le 12 mai.