Société

Covid-19 : réaliser des autotests devient une urgence sur le continent

Avec le recul de la pandémie, les pays africains assouplissent eux aussi les mesures de santé publique. Mais seuls les autotests, rendus accessibles à tous, peuvent aider à rompre les chaînes de contamination.

Mis à jour le 29 avril 2022 à 14:06
Tian Johnson

Par Tian Johnson

Défenseur des droits humains Directeur de l'organisation à but non lucratif African Alliance. Coprésident du pilier "Engagement communautaire" de l'Alliance pour la fourniture de vaccins du CDC africain et membre fondateur du Vaccine Advocacy Resource Group.

Autotest de dépistage du Covid-19. © Joseph Prezioso/AFP

Enseignante dans une école primaire du Zimbabwe, Rumbi passe trois heures par jour dans les transports en commun bondés pour se rendre au travail. Il y a quelque temps, elle craignait d’avoir été exposée au Covid-19. Pour éviter de mettre ses élèves en danger, elle a décidé de se faire tester. À son arrivée au centre de dépistage, on l’a informée que cela lui coûterait 60 dollars, soit plus de la moitié de son salaire mensuel. Elle est rentrée chez elle, complètement abattue. Si elle avait été au Royaume-Uni ou en Allemagne, elle aurait pu se tester elle-même, chez elle.

Injustice

Telle est la réalité pour des millions d’Africains qui, deux ans après le début de cette pandémie mondiale, n’ont toujours pas accès aux tests antigéniques rapides. À l’inverse, les Américains peuvent se faire livrer jusqu’à quatre kits de tests gratuits ; en Allemagne, les enfants reçoivent un autotest gratuit chaque matin et, s’ils sont positifs, rentrent chez eux pour s’isoler.

Selon l’OMS, 85% des infections au Covid-19 ne sont pas détectées

Ramené au nombre d’habitants, le nombre moyen de cas recensés chaque jour dans les pays riches est près de dix fois supérieur à celui des pays à revenu intermédiaire et près de cent fois supérieur à celui des pays à faible revenu. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en Afrique, 85% des infections au Covid-19 ne sont pas détectées. Cela signifie que les Africains sont plus susceptibles que les autres de propager le virus sans le savoir, de tomber gravement malades, d’être hospitalisés et de mourir. C’est injuste.

Le principal obstacle à la distribution d’autotests peu coûteux dans les pays en développement demeure sans doute l’absence de directives et de recommandations de l’OMS, qui n’en avait pas donné avant le mois d’avril dernier. Bien qu’elles soient prêtes à mettre des autotests à la disposition des pays pauvres qui n’ont pas les ressources nécessaires pour en acheter, les associations et les agences internationales donatrices doivent encore attendre le vert de l’OMS. Les gouvernements africains, quant à eux, rechignent généralement à utiliser les tests avant d’avoir reçu ces instructions.

Les habitants des pays pauvres ne devraient pas pâtir de la lenteur de leurs administrations

Après les efforts de sensibilisation consentis, durant de longs mois, par des groupements issus de la société civile, y compris lors du Sommet mondial de la santé « Ports To Arms », à Abuja, en février dernier, l’OMS a finalement recommandé aux ministères de la Santé nationaux d’agir rapidement pour favoriser l’accès aux autotests antigéniques. Il était temps, car il est injuste que les citoyens des pays pauvres désireux de savoir s’ils sont positifs au Covid pâtissent de la bureaucratie de l’OMS ou de la lenteur de leurs administrations, les gouvernements africains tardant eux aussi à leur fournir un accès au dépistage, aux traitements et aux soins.

Le risque des faux négatifs

Dans le cadre de la lutte contre le VIH, on a pu mesurer à quel point il était salutaire de donner aux individus les moyens de connaître leur sérologie. Pourtant, l’OMS semble toujours aussi peu encline à miser sur les autotests. Elle fait valoir le caractère hasardeux de l’autodiagnostic, qui peut conduire à des résultats biaisés – faux tests négatifs – et induire une surveillance de la maladie de moindre qualité. En réalité, les tests antigéniques devenant plus précis, ces réserves se sont révélées exagérées.

Dans les régions reculées, les autotests pourraient contribuer à prévenir la propagation du virus

Les sociétés civiles doivent à présent s’appuyer sur la nouvelle directive provisoire de l’OMS invitant à multiplier les autotests et incitant les gouvernements à fournir aux populations les connaissances nécessaires pour s’autotester, prélever correctement leur échantillon, notifier aux organismes de santé publique les résultats positifs et comprendre le risque des faux négatifs.

L’accès aux autotests est essentiel pour prévenir la transmission du virus. Cela permettra à davantage de personnes de s’isoler lorsqu’elles seront contagieuses, et ainsi de protéger leur communauté. Dans les régions reculées et difficiles d’accès, où les tests PCR ne sont pas disponibles, les autotests pourraient contribuer à prévenir la propagation du virus. Cela pourrait également aider les écoles ou les entreprises à définir en toute connaissance de cause leurs modalités de fonctionnement, à décider d’ouvrir ou non leurs portes et à annuler ou non des rassemblements. En outre, ces autotests jouent un rôle crucial pour traiter la maladie rapidement.

Au début de l’année 2022, les écoles ougandaises ont rouvert après avoir subi l’une des plus longues fermetures au monde. Comme dans de nombreux autres pays à revenu faible ou intermédiaire, l’enseignement à distance n’était pas envisageable. Il est essentiel d’avoir accès à des tests rapides pour éviter ces graves perturbations.

Sommes-nous écoutés ?

Le dépistage, qui devrait servir de passerelle à l’accès aux soins et au traitement du Covid-19, est au contraire devenu un goulot d’étranglement, et cette difficulté est exacerbée dans les pays où le dépistage n’est assuré que par les professionnels de santé.

À l’Alliance africaine, nous n’avons cessé d’expliquer comment le fait de vouloir s’enrichir grâce aux médicaments et aux outils qui sauvent des vies continue de tuer des Africains. Mais sommes-nous seulement écoutés ? Nous voulons la justice, pas la charité. Hélas, les perspectives sont peu réjouissantes. Aujourd’hui, avec les nouvelles directives provisoires de l’OMS, nous avons une nouvelle occasion de faire avancer la justice en matière de santé.

Les agences sanitaires et les fournisseurs mondiaux ne pourront distribuer les autotests qu’en 2023. C’est inacceptable

Le trop long délai qu’il a fallu à l’OMS pour recommander l’utilisation des autotests a également retardé l’accès aux traitements et aux soins pour des millions de personnes. Au vu du calendrier actuel, les agences sanitaires et les fournisseurs mondiaux ne pourront distribuer des autotests qu’en 2023. C’est inacceptable. Il appartient à nos propres gouvernements de faire preuve de courage afin que les Africains puissent profiter pleinement de leur droit à la vie, à la santé et à la dignité.

Le meilleur moment pour agir équitablement aurait été en 2020, lorsque les acteurs mondiaux élaboraient une stratégie de lutte contre le Covid-19. À défaut de pouvoir revenir en arrière, c’est désormais maintenant qu’il faut agir.