Politique

Angola : Indra, l’entreprise au cœur du bras de fer entre le pouvoir et l’opposition

Les tensions entre le MPLA, le parti au pouvoir, et l’Unita, principale formation d’opposition, se cristallisent autour de cette société espagnole qui fournit le matériel électoral. Explications à trois mois du scrutin présidentiel.

Mis à jour le 11 mai 2022 à 11:25

Le siège de la société Indra. © DR

La tension monte dans la capitale angolaise à l’approche des élections générales prévues en août 2022. Et cette fois encore, c’est la question de la bonne tenue du scrutin et du respect du choix des urnes qui nourrit la défiance historique entre le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA, au pouvoir) et l’Unita (opposition). Sans compter que la société civile, déjà mobilisée sur le front social, s’est à son tour emparée du sujet.

Une manifestation, qui s’est soldée par l’arrestation de 22 participants, a eu lieu le 9 avril dernier à Luanda. Difficile de dire si les slogans ont résonné à 8 000 kilomètres de là, jusqu’à Madrid, siège de l’entreprise dont le nom cristallisait ce jour-là une partie de la colère : Indra.

Bouc émissaire

Spécialiste des technologies de l’information et des systèmes de défense, cette société, qui réalise plus de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires et est présente dans 140 pays, est aussi experte des technologies électorales. Ses solutions sont utilisées dans toute l’Amérique latine, en Europe… et en Angola, où Indra fournit bulletins de vote, urnes et un ensemble de services liés à la tenue des scrutins depuis la fin de la guerre civile en Angola et les élections générales de 2008.

À son arrivée en Angola en 2008, Indra se retrouve immédiatement au cœur d’une controverse

Alors que le gouvernement de João Lourenço est accusé par l’opposition et une partie de la société civile de manœuvrer pour conserver le pouvoir (ce que l’exécutif dément), Indra fait l’objet, par ricochet, de protestations et de critiques, devenant une sorte de bouc émissaire du conflit latent entre les deux principales formations politiques du pays, le MPLA, au pouvoir depuis 1975, et l’Unita, son opposant historique.

L’entreprise espagnole est arrivée en Angola en 2008 par l’intermédiaire d’une entreprise locale, Valleysoft, qui lui propose de fournir des bulletins de vote à la Commission nationale électorale (CNE). Valleysoft a été fondée par des proches du président de l’époque, José Eduardo dos Santos, et du MPLA. Son intervention, pour mettre en contact Indra et la CNE, met la puce à l’oreille de l’opposition.

Indra se retrouve immédiatement au cœur d’une controverse : la CNE avait passé commande de 10 millions de bulletins, Indra en a fourni 26. Ses détracteurs voient, dans ces 16 millions de bulletins supplémentaires, la possibilité d’une manipulation des votes en faveur du MPLA.

Pour autant, le gouvernement angolais désigne à nouveau Indra pour gérer les élections de 2012. L’appel d’offres laisse malgré tout à désirer : trois jours avant le scrutin, Le Jornal de Angola publie une annonce qui indique à tous les candidats potentiels qu’ils ont le week-end pour soumettre leur dossier, lequel devra comporter une quinzaine de documents.

Outre Indra, huit sociétés répondent à l’annonce, dont deux sud-africaines, une américaine, une portugaise et deux sociétés écrans angolaises, sans aucune activité commerciale. Sans surprise, Indra remporte le marché.

Goutte d’eau

L’Unita dépose un recours pour faire annuler l’appel d’offres, accusant au passage le gouvernement de verser à Indra 130 millions USD (103,6 millions d’euros) pour un contrat qui en vaut 25. Mais les tribunaux ne donnent pas suite. Rebelote en 2017 : les manifestants descendent dans les rues, la justice est saisie, mais rien n’y fait.

L’opposition dénonce un appel d’offres taillé sur mesure

Pour les prochains scrutins, Indra s’est de nouveau vu confier le soin de fournir à la CNE le matériel électoral, cette fois par l’intermédiaire de sa filiale Minsait. Cette fois encore, l’opposition et la société civile n’ont pas manqué de souligner que l’appel d’offres était taillé sur mesure pour Indra. L’Unita est allée jusqu’à accuser publiquement Indra d’avoir été sanctionnée par le Parlement espagnol pour des actes frauduleux en Angola.

Pour Indra, c’est la goutte d’eau. Silencieuse jusqu’à présent, elle a finalement réagi : son porte-parole a souligné devant la presse espagnole que l’Unita disposait de quatre représentants au sein de la CNE et qu’elle avait donc participé à la conduite de l’appel d’offres. L’entreprise espagnole a également insisté sur le fait que l’enquête la visant portait uniquement sur des questions fiscales.

C’est la première fois qu’Indra réfute publiquement les allégations portées contre elle en Angola. Pas sûr que cela suffise à calmer la rue et à garantir un scrutin apaisé et transparent.