Politique

Libye : Fathi Bachagha, itinéraire d’un ambitieux contrarié

De son mandat de député à sa fonction ministérielle, le Premier ministre de Tobrouk a forgé sa carrière à coups de compromis. Portrait.

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Mis à jour le 29 avril 2022 à 13:05

Alors ministre de l’Intérieur suspendu, Fathi Bachagha, à son arrivée à Mitiga, le 29 août 2020. © AFP

Privé de siège gouvernemental, le “deuxième” Premier ministre libyen Fathi Bachagha tente d’occuper le terrain. Élu par le parlement de Tobrouk, il a tenu sa première réunion gouvernementale à Sebha, le 21 avril. Une solution de repli faute de pouvoir s’installer à Tripoli où il veut rentrer sans faire usage de la force.

Il y a visité le Fezzan, puis s’est affiché dans les tribunes des supporters du stade de football de Benina, sur des chantiers de construction, ou auprès des personnels médicaux de l’hôpital Al-Hawari à Benghazi.

C’est pendant la révolution de 2011 que Fathi Bachagha prend de l’ampleur en devenant porte-parole du CNT

Des déplacements destinés à ne pas laisser son concurrent, le Premier ministre du gouvernement d’union nationale (GUN) Abdulhamid Dabaiba, occuper toute la place. Il exerce en effet toujours ses fonctions dans la capitale, et refuse de céder sa place. Le déboulonner ne sera pas une mince affaire, puisqu’il a toujours la main sur les finances du pays, via la Banque centrale libyenne qui lui reste fidèle.

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Si de discrets pourparlers sont menés entre les camps rivaux de Fathi Bachagha et d’Abulhamid Dabaiba, aucun terrain d’entente n’a pu être trouvé. Le compromis est pourtant un art dans lequel Fathi Bachagha s’est plusieurs fois illustré depuis la chute du régime Kadhafi en 2011.

Une stature à l’étranger

Originaire de la puissante cité-État de Misrata, il est formé à l’école d’aviation de la ville et en sort pilote de chasse. Il quitte l’armée de l’air en 1993 pour prospérer dans les affaires en créant sa société de vente de pneus Bashagha Tire à Misrata.

Pendant la révolution, il assure la liaison entre les forces misraties et l’Otan

C’est pendant la révolution de 2011 que Fathi Bachagha prend de l’ampleur en devenant porte-parole des militaires du Conseil national de transition (CNT). Surtout, il assure la liaison entre les forces misraties et l’Otan. Une position qui fera de lui un interlocuteur reconnu à l’étranger.

Devenu un poids lourd de la ville portuaire, Fathi Bachagha fait son entrée en politique en 2014. Il est élu député de Misrata, mais il entre rapidement en conflit avec le parlement de Tobrouk qu’il ne reconnaît pas. Lui est aligné sur l’exécutif rebelle de Tripoli. Celui-ci, le Congrès général national, est piloté par des islamistes et appuyé par la coalition de milices misraties Fajr Libya (L’Aube de la Libye).

La même année, Fathi Bachagha s’oppose pour la première fois au maréchal Khalifa Haftar. Le militaire de l’Est lance l’opération Dignité « pour purger le pays des terroristes » contre les milices islamistes, épaulées par des forces de Misrata, notamment à Benghazi et Derna.

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Mais en 2015, il se désolidarise des radicaux et rejoint le camp des « islamistes modérés » en soutenant l’accord de Skhirat pour la création du gouvernement d’entente nationale (GNA) présidé par Fayez al-Sarraj.

Réforme des services de sécurité

Trois ans plus tard, en 2018, Fathi Bachagha accède au poste de ministre de l’Intérieur du GNA. Sa nomination est destinée à canaliser les milices de Misrata et leur permettre en retour, de peser sur le gouvernement Sarraj.

C’est que le GNA est fragilisé par plusieurs katibas, notamment la 7e brigade des Kanyat de Tarhouna et la milice misratie Jabhat al-Somood qui attaquent les faubourgs sud de Tripoli. Cette dernière est commandée par un poids-lourd misrati lié aux islamistes radicaux, le chef milicien Salah Badi.

Une fois en poste, Fathi Bachagha s’astreint à remettre les milices au pas. Il initie alors une réforme des services de sécurité. Cette mission répond à une forte demande américaine et de la communauté internationale. Si Fathi Bachagha gagne des points à l’étranger, sa cote chute auprès des milices. Mais le Misrati rêve déjà de la présidence.

Fayez al-Sarraj prétexte une manifestation réprimée pour suspendre son ministre de l’Intérieur

Il essaie de jouer le jeu de la réconciliation, alors que le général Haftar s’ébroue à l’Est. Fathi Bachagha lui tend plusieurs fois la main, de façon discrète. Sans succès. L’offensive lancée contre la capitale en avril 2019 mettra un terme aux négociations.

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Les milices misraties fournissent le gros des combattants pour protéger Tripoli. Fathi Bachagha se tourne alors vers Ankara, où il cultive de bonnes connexions avec les réseaux Frères musulmans. Il obtient un accord bilatéral militaire en novembre 2019. L’arrivée des forces turques et de leurs drones scellera la défaite de Haftar dans la bataille de Tripoli à l’été 2020.

Mais, prenant ombrage de la nouvelle stature de Fathi Bachagha, Fayez al-Sarraj prend le prétexte d’une manifestation réprimée pour suspendre son ministre de l’Intérieur, alors en déplacement à l’étranger. Mal lui en prend : Washington et Ankara font pression pour le retour de Bachagha, qui est rétabli dans ses fonctions le 4 septembre 2020.

Compromis politiques

Ayant réussi à se forger une stature politique en Libye et à l’étranger, Fathi Bachagha ne perd pas de vue la présidence. Tandis que le Forum du dialogue politique libyen (LPDF), appuyé par les Nations unies, organise un scrutin en mars 2021, il se présente à l’élection.

Une fois encore, il privilégie le compromis en formant un ticket avec un rival, le président du parlement de Tobrouk, Aguila Saleh, principal allié institutionnel de Khalifa Haftar.

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La coalition est battue à la surprise générale par le duo formé par Mohamed El Manfi et Abdulhamid Dabaiba. Ces derniers sont censés organiser les élections présidentielle et parlementaire en décembre. Mais les rivalités reviennent au galop et les échéances sont reportées sine dine. Fathi Bachagha n’en reste pas là.

Fort de sa nouvelle alliance avec le camp de l’Est, il s’entoure de poids-lourd misratis, comme l’ex-adjoint du Conseil d’État Ahmed Miitig, pour militer pour la nomination d’un nouveau Premier ministre. Il sera ainsi élu par le parlement, dirigé par son allié Aguila Saleh, en février. Mais le chemin vers la réunification du pays s’annonce encore pavé de compromis.