Politique

Maroc – États-Unis : pourquoi le royaume conserve les faveurs de la Maison-Blanche

Alors que Rabat n’a pris part à aucun des votes condamnant l’invasion russe en Ukraine, Washington ne lui en a pas tenu rigueur. Analyse.

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Mis à jour le 2 mai 2022 à 16:33

Le secrétaire d’État Antony Blinken (à dr.) reçoit son homologue marocain, Nasser Bourita, à Washington, le 22 novembre 2021. © Sarah Silbiger/POOL/REUTERS

« Nouvelle Suisse. » C’est l’une des expressions fréquemment utilisées sur les réseaux sociaux pour qualifier la diplomatie marocaine depuis le début de l’invasion russe en Ukraine. Le Maroc n’a en effet pris part à aucune des résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies, qui s’est réunie à trois reprises pour exprimer son opposition à la guerre déclenchée par Moscou.

Alors que les votes du 24 mars et du 7 avril ont laissé transparaître des lignes de fracture au sein du consensus international, la première résolution, adoptée le 2 mars et exigeant que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine, avait fédéré une grande majorité d’États (141 sur 193). Déjà, le royaume s’était démarqué en ne condamnant pas l’offensive russe.

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Équilibrisme

Rabat n’avait pas cherché à se justifier outre mesure, se contentant d’affirmer que son absence de participation au vote ne saurait « faire l’objet d’aucune interprétation par rapport à sa position de principe concernant la situation [qui prévaut] entre la Fédération de Russie et l’Ukraine ». Mais l’essentiel était ailleurs : les motivations réelles de la diplomatie marocaine sont liées, une fois de plus, à la question du Sahara.

Washington a entrepris de convaincre Madrid de changer de braquet sur le dossier du Sahara

Le Maroc n’a en effet pas souhaité se mettre à dos la Russie, qui dispose du statut de membre permanent et d’un droit de veto au Conseil de sécurité. Bien que proche d’Alger, Moscou s’est abstenu lors de tous les votes portant sur le Sahara.

Alors que le royaume a pu un temps craindre une inflexion américaine sur la question du Sahara à la suite de l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, c’est l’inverse qui s’est produit : lors de sa tournée au Maghreb, à la fin du mois de mars, le secrétaire d’État, Antony Blinken, a réitéré le soutien des États-Unis au plan d’autonomie marocain.

Quant à l’absence des Marocains lors du vote des résolutions à l’ONU, elle ne semble pas avoir fâché Washington, qui a même entrepris de convaincre le gouvernement espagnol de Pedro Sánchez de changer de braquet sur le dossier du Sahara.

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Quelles raisons amènent les Américains, généralement peu disposés à voir leurs alliés refuser de s’aligner sur leurs positions, à fermer les yeux sur l’attitude marocaine ? Le Maroc bénéficie-t-il d’un traitement de faveur ?

Allié séculaire

« Il est vrai que Washington se montre particulièrement indulgent à l’égard de son partenaire marocain, avec qui il entretient de bonnes relations. La monarchie est un allié de valeur de l’Amérique depuis plus de deux cents ans », rappelle Michael Shurkin, spécialiste des questions de défense en Afrique de l’Ouest et directeur des programmes globaux Afrique pour le cabinet de conseil 14 North Strategies.

Les Américains savent qu’il n’y a aucune connivence de fond entre le Maroc et la Russie

Entre ces deux États, l’histoire a en effet un poids considérable. Le Maroc est l’un des premiers pays à avoir reconnu l’indépendance américaine, en 1776. Bien plus tard, durant la guerre froide, Rabat a sans ambiguïté choisi le camp de l’Occident et, à la différence de l’Algérie, de l’Égypte de Nasser, ou, par la suite, de la Libye de Kadhafi, a exprimé une forme d’hostilité à l’égard des mouvements arabes nationalistes comme des courants anti-impérialistes ou prosoviétiques.

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« Ces faits aident à contextualiser le pragmatisme marocain. Les Américains savent qu’il n’existe aucune véritable connivence de fond entre le Maroc et la Russie. De plus, le royaume a démontré qu’il était un rempart contre l’islam radical et un partenaire sincère dans la lutte contre le terrorisme », explique le chercheur.

Sans être naïfs, ils préfèrent la monarchie marocaine aux dictatures laïques du monde arabe

Plus récemment, lors des printemps arabes, l’image de stabilité de la monarchie a été renforcée. Mohammed VI apparaît comme un chef d’État doté d’une réelle légitimité historique dans un monde arabe qui compte des États faillis (Syrie, Libye, Irak, Liban, Yémen), des dynasties récentes (les pays du Golfe) et qui est dominé par des régimes au sein desquels l’armée joue un rôle primordial (Égypte, Soudan, Algérie) – sans parler de l’instabilité qui prévaut au Sahel.

Un sentiment que partage Intissar Fakir, senior fellow et directrice du programme Afrique du Nord et Sahel du think tank américain Middle East Institute. « Les problèmes liés aux violations des droits de l’homme, ainsi qu’aux restrictions à la liberté d’expression et à la liberté de la presse au Maroc apparaissent limités au regard de ce qu’il se passe dans les autres pays de la région, où l’autoritarisme est en pleine résurgence », estime-t-elle.

Pour la chercheuse, les États-Unis ne peuvent tout simplement pas se permettre de se brouiller avec le royaume. « Le commerce et les flux maritimes pourraient être perturbés à un point de passage hautement stratégique », souligne-t-elle.

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« Sans être naïfs, les Américains préfèrent la monarchie marocaine aux dictatures laïques du monde arabe. Ils savent que sa chute ouvrirait la porte à l’apparition de groupes islamistes », résume Michael Shurkin. « Il y a fort à parier que, si le Sahara avait été annexé par un autre pays, les États-Unis auraient plus activement recherché une issue diplomatique. Ils ont préféré ne pas remettre en cause leur partenariat avec le Maroc qui, d’ailleurs, jouit d’une image positive auprès de l’opinion américaine ».

Au-delà de ces raisons historiques et politiques, des considérations géostratégiques entrent en jeu. « Les relations et l’influence que le Maroc possède en Europe, au Moyen-Orient et au Sahel, de par la volonté des autorités marocaines d’étendre leurs liens diplomatiques et leurs partenariats en Afrique, font de Rabat un allié stratégique et peu coûteux pour les États-Unis », conclut Intissar Fakir.

La rencontre de Ramstein

Le 26 avril, les États-Unis ont organisé sur leur base de Ramstein, en Allemagne, une rencontre avec quarante de leurs alliés, visant à évaluer les besoins militaires de l’Ukraine. Alors que Rabat s’était diplomatiquement tenu en retrait, une délégation conduite par Abdellatif Loudiyi, le ministre délégué chargé de l’Administration de la défense nationale, s’est rendue sur place.

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Faut-il y voir une manifestation de la gratitude du Maroc à l’égard des récentes déclarations américaines sur le Sahara ? Une source proche du dossier affirme que la ligne marocaine reste celle du ministère des Affaires étrangères, qui, à la suite de sa non participation au premier vote onusien, avait exprimé son « fort attachement au respect de l’intégrité territoriale, de la souveraineté et de l’unité nationales de tous les États membres des Nations unies ». La présence marocaine à Ramstein revêt donc essentiellement une valeur symbolique.