Économie

Aérien : Ato Girma Wake, parrain du ciel africain

À 79 ans, l’ancien PDG d’Ethiopian Airlines a été rappelé à la présidence du conseil d’administration du groupe dont il a porté l’ambitieux développement au début des années 2000.

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Mis à jour le 27 avril 2022 à 23:35

Girma Wake à Addis-Abeba, le 24 mars 2022. © EDUARDO SOTERAS/AFP

Bâtir une feuille de route claire, et s’y tenir. Convaincre l’ensemble des salariés. Miser sur la formation du personnel. Soigner la gouvernance, en tenant la politique aussi éloignée que possible de la gestion de la compagnie, même dans le cas d’entreprises publiques.

En plus de cinquante ans de carrière consacrés à l’aviation africaine, les mantras de l’ancien PDG d’Ethiopian, Girma Wake, appelé à la présidence du groupe fin mars à la suite de la démission du PDG de la compagnie Tewolde GebreMariam, n’ont pas varié d’un iota.

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Lui qui se destinait à l’armée et assure être arrivé chez Ethiopian « par hasard », pour suivre des camarades qui se présentaient aux tests d’aptitude, est désormais considéré comme un « titan » du secteur sur le continent.

Croissance à deux chiffres

Embauché en 1965 dans ce qui n’était encore qu’une toute petite compagnie sous administration américaine (elle avait été fondée à la fin de la Seconde Guerre mondiale en joint-venture avec l’américaine TWA), Girma Wake est passé par différents services, de l’académie de pilotage à la formation, avant d’être nommé responsable pays au Ghana, en Tanzanie puis en Allemagne.

Le premier challenge fut de convaincre chacun des employés de s’investir dans cette stratégie

« L’Éthiopie avait besoin de personnel national compétent pour reprendre petit à petit le contrôle de la compagnie, on nous a donc donné beaucoup d’opportunités : aller à l’étranger, nous former… J’ai toujours adoré apprendre et voyager. C’est comme ça que je suis resté », expliquait-il ainsi dans une interview à CNBC en mai 2019, se félicitant d’avoir vu ses enfants grandir dans différents pays, apprendre d’autres langues et cultures.

En 1993, il quitte Ethiopian pour Gulf Air, où il restera onze ans – dont deux en détachement auprès de DHL Mena – avant d’être rappelé pour assurer la direction générale de la compagnie éthiopienne.

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Après un audit mené par les cabinets américains Ernst&Young et SH&E, naît une stratégie ambitieuse, qui sera baptisée Vision 2010 : « À l’époque, nous avions un chiffre d’affaires de 300 millions de dollars et un trafic annuel de passagers d’environ un million de personnes. Avec la nouvelle stratégie, nous devions atteindre en cinq ans le milliard de dollars de chiffre d’affaires et les 3 millions de passagers annuels. Des objectifs que nous avons atteints en quatre ans », raconte Girma Wake à CNBC.

Leader charismatique

Selon lui, le premier challenge fut alors de convaincre chacun des employés de s’investir dans cette stratégie, tellement ambitieuse que beaucoup la pensaient irréalisable : « Il fallait passer d’une croissance annuelle très lente, de l’ordre de 7 à 8% à une croissance de 20 à 25 % », explique-t-il.

« C’est un leader humain et charismatique. Il est très bien vu à la fois par les employés et par le gouvernement, car il est toujours positif », confie Mesfin Tasew, l’actuel PDG de la compagnie, qui a travaillé sous sa supervision directe comme directeur des technologies de l’information puis comme vice-président en charge de la maintenance et de l’ingénierie.

Tout en portant le développement du transporteur d’Addis-Abeba, Girma Wake s’implique aussi dans la naissance de la compagnie privée Asky – au sein de laquelle il n’occupera jamais de fonction officielle. « Pendant la phase initiale de création de la compagnie, c’est avec lui que le fondateur, Gervais Koffi Djondo, négociait pour construire le partenariat stratégique entre les deux compagnies », se souvient Nowel Ngala, directeur commercial du transporteur basé à Lomé dans lequel Ethiopian prendra une participation de 25 %.

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En 2011, considérant sa mission accomplie, Girma Wake prend sa retraite. « Je considérais que c’était à quelqu’un de plus jeune de porter la stratégie suivante, Vision 2025, que nous avions cette fois élaborée en interne », explique-t-il. Il est alors appelé à la présidence de Rwandair, un poste qu’il occupera de 2012 à 2017, avant de retrouver Ethiopian en 2018, en qualité d’administrateur.

Un prix Girma-Wake

À Rwandair, « si la gestion quotidienne était portée par le directeur général [à l’époque John Mirenge], Girma Wake a porté son expansion en termes de flotte comme de destinations », témoigne Osei Kojo Cobbina, directeur des opérations de vol au sein de la compagnie rwandaise.  Ce dernier évoque un président « agréable et à l’écoute, qui avait à cœur de partager ses connaissances ».

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Il est vrai que Girma Wake ne ménage pas ses conseils : aux chefs d’État (notamment au Rwanda, en RDC et au Togo), aux PDG de compagnies aériennes et à tous ceux qui montrent de l’intérêt pour l’aviation africaine.

Jon Howell, fondateur d’AviaDev Africa, un événement annuel dédié au développement aérien sur le continent africain parrainé depuis 2017 par Girma Wake, salue un homme « direct qui n’a jamais peur de poser des questions difficiles ou d’y répondre de manière directe ».

« Je l’ai rencontré pour la première fois en 2016 alors que nous lancions AviaDev Africa au Rwanda et qu’il était président de Rwandair. Il s’est montré enthousiaste pour mon projet », explique le Britannique qui voit en Girma Wake « une source d’inspiration dont les conseils sont toujours très appréciés ».

C’est son nom qui a été donné au prix qui récompense chaque année une personnalité pour l’ensemble de ses réalisations en faveur du secteur aérien africain. Un prix dont ont été récompensés Raphaël Kuuchi, alors vice-président de l’Association internationale des transporteurs aériens (Iata), Chris Zweigenthal, ex- directeur général de l’Association des compagnies aériennes d’Afrique australe (AASA) et Adefunke Adeyemi, directrice régionale de la Iata pour l’Afrique, en charge du plaidoyer et des relations stratégiques.

De Rwandair à l’Open Sky africain

Au Togo, Girma Wake s’implique essentiellement dans la mise en place de l’Open sky africain, dont le président Faure Gnassingbé est un fervent défenseur, convaincu que les compagnies auront plus de chances de se développer dans un plus grand marché.

Pourtant, malgré sa ratification par 35 pays, représentant 85 % du trafic continental, le Marché unique du transport aérien africain peine à devenir une réalité. Ce qui pourrait changer dans le contexte post-pandémique, assure Girma Wake.

« La fermeture des frontières a fait prendre conscience aux États de l’importance d’une bonne connectivité », jugeait-il en octobre 2020, dans un webinaire proposé par AviaDev.

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Girma Wake prône aussi une coopération accrue entre les compagnies africaines, sous l’égide de l’Association des compagnies aériennes africaines (Afraa).

« Le problème, c’est qu’il y a en Afrique beaucoup de petits transporteurs qui ont surtout besoin d’aide financière, et très peu de compagnies africaines qui ont la capacité de dispenser cette aide financière à leurs homologues. Mais dans des domaines comme la formation, la maintenance ou le partage de capacités ou de personnels, je pense que beaucoup peut être fait », juge-t-il dans la même intervention.

Incursions dans la finance éthiopienne

Outre son engagement dans l’aviation africaine, Girma Wake s’est impliqué en faveur de la finance éthiopienne. En 2011, il a brièvement présidé la compagnie d’assurance éthiopienne United Insurance, qui totalisait 597,4 millions de birrs (10,7 millions d’euros) de total de primes sur l’année fiscale 2019-2020 . Il retrouvera ce poste – abandonné en 2012 pour se consacrer à Rwandair – de 2016 à 2018.

Il est également membre fondateur, actionnaire et actuel président d’Ethio Lease, la première filiale d’African Asset Finance Company (AAFC), société américaine de crédit-bail mobilier, première entreprise à capitaux étrangers à obtenir une licence de services financiers en Éthiopie.