Politique

Europe : la schizophrénie ukrainienne

Face à face tendu entre Tatars de Crimée et manifestants pro-Russes. © Pierre Crom/Lejournal/Sipa

Entre l'Ouest, favorable à l'UE, et le reste du pays, majoritairement russophile et russophone, une cohabitation est-elle encore possible ? Question inévitable après la chute du président Viktor Ianoukovitch. Et ce n'est pas la seule.

Avec l’élection d’un nouveau gouvernement conduit par Arseni Iatseniouk, l’un des responsables du parti Batkivchtchina ("patrie"), de la flamboyante Ioulia Timochenko, l’Ukraine semblait sortie le 27 février du paroxysme de la crise. Trois mois d’impressionnantes manifestations sur Maïdan, la célèbre place de l’Indépendance, à Kiev, avaient débouché cinq jours plus tôt sur la fuite sans gloire du président Viktor Ianoukovitch. On n’attendait plus que cette concrétisation de la victoire de ses opposants.

Mais l’Ukraine n’en a pas fini avec les troubles. Après en avoir pris le contrôle, une cinquantaine d’hommes armés ont en effet hissé le drapeau russe sur le siège du gouvernement et du Parlement de Crimée, à Simferopol, tandis que Vladimir Poutine, le président russe, ordonnait des manoeuvres militaires à la frontière entre les deux pays. Voici quelques éléments pour comprendre cette tornade populaire qui ouvre un avenir passablement incertain.

Pourquoi cette révolution ?

Après avoir hésité entre le Partenariat oriental proposé par l’Union européenne (UE) avec un chèque de 600 millions d’euros à la clé et l’Union eurasiatique offerte par Moscou avec un chèque – virtuel – de 15 milliards de dollars (près de 11 milliards d’euros) et des rabais de 30 % sur l’achat de gaz russe, le président Ianoukovitch a finalement tranché en faveur du second. Le 21 novembre 2013, l’accord de libre-échange avec Bruxelles a été rompu.

Des centaines de milliers de manifestants ont alors, trois mois durant, déferlé sur Maïdan pour exiger la reprise des négociations avec l’UE, seul moyen selon eux d’accéder à la démocratie et de sortir de l’influence russe.

La répression a eu pour seul résultat de durcir les revendications. Au fil des semaines, les opposants en sont venus à exiger le départ du président et de sa "famille", jugés corrompus. Et la tentative gouvernementale de casser la révolte en utilisant des tireurs d’élite a débouché sur un bain de sang : 82 morts dans les rues de Kiev entre le 18 et le 20 février. Affolé, le pouvoir s’est littéralement évanoui deux jours plus tard.

Existe-t-il un risque de partition du pays ?

L’ouest du pays a vécu pendant des siècles dans l’ombre du royaume de Pologne et de l’Empire austro-hongrois. Sa partie orientale, elle, est en symbiose avec la Russie, qui voit dans l’Ukraine sa matrice religieuse : en 988, Vladimir Ier, prince de la "Rouss" de Kiev, convertit les Slaves à l’orthodoxie byzantine. La Crimée est à 60 % russophone, et le Donbass parle russe autant qu’ukrainien.

Le 22 février, la Rada (Assemblée nationale) a commis l’erreur de ne plus reconnaître le russe comme deuxième langue nationale. On a vu à Sébastopol des manifestants brandir des banderoles porteuses de slogans du genre "Mère Russie, sauve du fascisme tes enfants abandonnés" et réclamer un rattachement à Moscou.

Ce début d’irrédentisme a poussé Olexandre Tourtchinov, le président ukrainien par intérim, à exprimer des craintes concernant l’unité du pays. Angela Merkel, la chancelière allemande, et Vladimir Poutine se sont accordés par téléphone sur la nécessité de préserver celle-ci.

L’universitaire Antoine Arjakovsky ne croit pas au risque d’une partition. "Il faut certes compter avec la peur des Russes de perdre leur influence géostratégique en Ukraine, explique-t-il. Mais les Ukrainiens veulent seulement être eux-mêmes, dans leur diversité. Les Églises catholique, protestante et orthodoxes ont d’ailleurs signé un texte appelant au maintien de l’intégrité du pays. Il faut rassurer Poutine en lui garantissant que l’Ukraine ne chassera pas la flotte russe de Crimée."

L’économie est-elle au bord du gouffre ? 

La situation n’est guère brillante. Les réserves en devises étrangères représentent deux mois d’importations, soit 17,8 milliards de dollars. Or le remboursement de la dette à partir du mois de juin nécessitera entre 13 milliards et 19 milliards. Il n’y a donc plus d’argent en caisse et la croissance est à peine positive. Le doute planant sur sa capacité à honorer sa dette, l’agence de notation Standard & Poor’s a attribué à l’Ukraine la note CCC.

Autre problème, la hryvnia, la monnaie nationale, a perdu 18 % de sa valeur depuis le début de l’année, ce qui renchérit le remboursement des prêts libellés en devises étrangères souscrits par les entreprises ukrainiennes. Le président par intérim a appelé à "sauver l’économie de la faillite". Les États-Unis et l’UE lui ont promis leur aide, mais sans entrer dans les détails. Ils préfèrent que le Fonds monétaire international (FMI) apporte l’essentiel des fonds et fasse le travail ingrat de demander aux Ukrainiens de se serrer la ceinture, notamment en limitant les subventions à l’énergie qui dévorent leur budget national.

Combien faudrait-il pour éviter une crise ? "Trente-cinq milliards de dollars dans les deux ans", a avancé Iouri Kolobov, le ministre des Finances par intérim.

Comment va réagir la Russie humiliée ?

Pour l’instant, elle souffle le chaud et le froid. Au lendemain de la chute de Ianoukovitch, Dmitri Medvedev, le Premier ministre russe, a émis de "sérieux doutes" quant à la légitimité du nouveau pouvoir, tandis que l’ambassadeur à Kiev était rappelé à Moscou.

D’un côté, Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères, souhaite que "l’Ukraine fasse partie de la famille européenne, dans tous les sens de ce mot". De l’autre, Poutine organise des manoeuvres militaires pour "vérifier l’aptitude au combat" de son armée. Et sa flotte de la mer Noire a été mise en alerte après des heurts en Crimée entre Tatars et pro-Russes.

La vérité est que le Kremlin est dans une impasse. Impossible pour lui de riposter par un embargo sur le gaz à destination de Kiev, puisque cela pénaliserait d’abord l’industrie du Donbass, région russophile. Et pas question de laisser tomber l’Ukraine, car celle-ci ne pourrait lui rembourser les 26 milliards de dollars qu’elle lui doit !

Pourquoi les Occidentaux se montrent-ils si prudents ?

Ils multiplient les appels à la raison, car ils redoutent que Moscou envoie les chars à Kiev, comme ils le firent en Géorgie en 2008. Susan Rice, la conseillère à la sécurité nationale de Barack Obama, a estimé qu’une intervention russe en Ukraine serait "une grave erreur". Les Européens ont compris un peu tard que, en cherchant à attirer l’Ukraine dans leur giron, ils jouaient avec le feu. Catherine Ashton, le chef de leur diplomatie, fait donc dans la nuance : l’UE, dit-elle, propose "un soutien, pas une ingérence". Merkel, qui connaît la susceptibilité de Poutine, a conseillé à ses pairs de "parler encore plus à la Russie".

"Tant que [celle-ci] sera considérée comme hostile, on ne parviendra à rien de durable en Europe centrale, résume l’historien Jean-Pierre Arrignon. Le Partenariat oriental cher à l’UE devrait être étendu à la Russie afin que, ensemble, tous ces pays évoluent vers la démocratie et un marché vraiment commun." "Le plus urgent pour l’Ukraine, ajoute Arrignon, est de reconstruire ses institutions à la faveur des prochaines élections présidentielle et législatives afin d’empêcher l’arrivée au pouvoir des partis extrémistes, très présents à Maïdan."

La marche de l’Ukraine vers la démocratie et la croissance passe aussi par une réforme des moeurs de ses élites. Entre la politique et les affaires, la confusion est en effet totale. En matière de corruption, l’ONG Transparency International classe l’Ukraine au 144e rang mondial – sur 177 pays pris en compte.

À la foule massée sur Maïdan, Ioulia Timochenko, l’ancienne Première ministre fraîchement libérée de prison, a lancé le 22 février : "Vous devez finir le travail et ne pas vous contenter de la chute du dictateur." Ce "travail" est d’autant plus immense qu’il dépasse – et de loin – l’épuration à laquelle cette femme à poigne faisait allusion. 

Profession homme de l’ombre

Curieux personnage qu’Olexandre Tourtchinov, élu le 23 février, à 49 ans, président intérimaire de l’Ukraine ! Ce qui étonne n’est pas qu’il soit pasteur et prêche de temps à autre dans une église baptiste de Kiev. Ni même qu’il écrive des ouvrages de science-fiction. Non, s’il détonne autant dans un monde politique où tout le monde joue des coudes, voire de la kalachnikov, pour occuper le devant de la scène, c’est en raison de sa propension à rester en retrait. "Depuis son entrée en politique, l’un de ses traits de caractère est qu’il joue toujours le rôle de numéro deux", explique le politologue Volodymyr Fessenko. Et le deuxième rôle qu’il préfère, c’est celui de "fidèle écuyer de Ioulia Timochenko", la pasionaria de la révolution orange de 2004. Comme elle, il est natif de Dnipropetrovsk. C’est lui qui, en 1997, l’accueille au sein du parti Gromada, qu’il a créé. Avec elle, il est élu député l’année suivante. Ensemble, ils font sécession de Gromada en 1999 et créent le parti Batkivchtchina ("Patrie"). Elle s’affirme vite comme la patronne, devient vice-Première ministre, puis, toujours flanquée de Tourtchinov, retourne dans l’opposition. En 2004, lorsque éclate la révolution orange, Ioulia est tout naturellement nommée Première ministre. Et, non moins naturellement, Olexandre devient chef des services secrets. Selon l’organisation WikiLeaks, il en profite pour effacer les preuves des accointances de sa patronne et amie avec un parrain du crime. Il démissionne quand elle est chassée et la suit en tant que vice-Premier ministre quand, en 2007, elle revient. Ioulia emprisonnée en 2011 après sa défaite électorale, c’est lui qui dirige le parti, tout en cédant le premier rôle à son brillant camarade Arseni Iatseniouk, élu Premier ministre le 27 février. À l’évidence, Olexandre ne se présentera pas à l’élection présidentielle du 25 mai et retournera dans l’ombre qu’il affectionne tant.

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