Culture

Montréal : Zab Maboungou, un sacré souffle

| Écrit par Zora Aït el-Machkouri, à Montréal
Mis à jour le 17 mars 2015 à 14h49
La chorégraphe Zab Maboungou.

La chorégraphe Zab Maboungou. © Jean-F. Leblanc/Agencestockphoto

La chorégraphe Zab Maboungou se bat depuis vingt-cinq ans pour promouvoir la danse africaine, et la diversité, dans la Belle Province à Montréal.

« Ce lieu, j’y ai mis tout ce que j’avais. » C’est en ces termes que Zab Maboungou, fondatrice de la compagnie de danse Nyata Nyata (« piétine piétine » en lingala), décrit son studio montréalais, sur le boulevard Saint-Laurent. Ses locaux, situés sur deux étages, sont un antre chaleureux de l’enseignement et un lieu de rencontre pour les artistes, les apprentis et tous les esprits curieux de découvrir les fondamentaux de la danse africaine, « où se mêlent le bruit des percussions et le mouvement des corps ». « L’idée première, explique l’auteure du livre Heya… danse ! Historique, poétique et didactique de la danse africaine, était de rapprocher les gens autour de la danse, mais aussi d’informer le public. » En ce mois de février 2014, mois de l’histoire des Noirs et 25e anniversaire de sa compagnie, Zab Maboungou a décidé de revisiter l’une de ses oeuvres, Mozongi (« ceux qui reviennent »), créée en 1997.

Depuis longtemps, la chorégraphe mène un combat frontal pour, entre autres, libérer la danse africaine de « l’image du nègre dansant ». Tout son enseignement se fonde sur la pluralité des mouvements et des rythmes. « Il existe une diversité africaine très ancienne, différents styles, et chacun est rattaché à une ethnie. Il n’y a pas de compréhension de la danse sans compréhension de l’ethnicité. » Sa pédagogie s’appuie sur une technique pouvant être apprise par tous. Elle a d’ailleurs inventé le concept de lokéto, qui consiste, à travers la musique rythmique africaine, à « identifier les trajectoires du souffle » pour développer l’endurance et la présence du corps dans l’espace.

Tous ses efforts lui ont valu, en septembre dernier, le prix Charles-Biddle, décerné par le ministère québécois de l’Immigration et des Communautés culturelles, soulignant la contribution exceptionnelle d’un immigré au Québec. « Je l’ai attendu longtemps, ce prix », avoue Maboungou, même si elle rayonne depuis longtemps à l’international – aux États-Unis, en Italie, au Mexique – et dans le Canada anglophone, notamment à Toronto, où elle a été honorée, en 1993 et 2011, lors de la conférence annuelle de l’International Association of Blacks in Dance. Avec plus d’une vingtaine de pièces, l’artiste est aussi reconnue au Burkina Faso, au Sénégal et au Cameroun, où elle a reçu, en 1999, un « Grand Hommage » du ministre de la Culture. Le désintérêt du Québec pour son art, elle l’explique par « le déficit identitaire » de la Belle Province. « Elle est dans un processus d’attente de souveraineté et il est difficile d’y intégrer les autres cultures. Le Québec commence à aborder les questions du vivre-ensemble, et je crois que j’y contribue », confie-t-elle.

Née en France d’un Congolais et d’une Française de Bretagne, Zab Maboungou suit sa famille quand son père, ingénieur et militant politique, « issu de la génération Senghor », est rappelé au pays pour participer à la « révolution ». Très tôt, les quatre enfants sont politisés. « J’ai toujours été militante, j’ai ça dans les gènes. Mon père hébergeait des révolutionnaires, je baignais dans la politique et on dansait ensemble. Les enfants se mêlaient aux personnes âgées aux mariages, personne ne se posait de questions. À 12 ans, j’ai décidé que la danse serait mon arme. » La jeune Franco-Congolaise rentrera tout de même en France pour des études de philosophie, avant de quitter l’Hexagone pour le Canada, « au détour d’une amourette ». La jeune diplômée a ainsi déposé ses valises au Québec pour monter son premier studio, promouvoir une relève artistique représentative de la diversité et élever ses deux enfants. Un fils, aujourd’hui « un des meilleurs tambourinaires du Québec », et une fille, professeure de violoncelle.

Pour celle qui estime que sa danse est « une manière de contribuer à la communauté, à travers le prisme de l’afro-descendance », le combat n’est pas gagné. « Les minorités que l’on appelle visibles sont en réalité invisibles, et il faut contrer cette tendance. » La danseuse n’hésite pas à parler de « néocolonialisme » à propos des clichés véhiculés sur l’Afrique, en décalage total avec la réalité contemporaine. Selon elle, la diaspora africaine devrait en faire beaucoup plus pour le continent. D’ailleurs, la plupart de ses élèves sont « des Blancs ». « Les Africains d’ici, ou afro-descendants, ne s’intéressent pas à leurs racines. Dans quelle école enseigne-t-on l’esclavage ? On élève les enfants en les déracinant, dans une assimilation tous azimuts, mais ce modèle ne fonctionne pas ! » Ce n’est pas là le seul défi que la danseuse doit relever : il lui faut aussi trouver des mécènes pour acquérir l’immeuble où se trouve son studio. Sa compagnie loue le local depuis vingt-cinq ans, avec la crainte de se retrouver dehors à cause des nuisances sonores. « Nous frisons la catastrophe à chaque changement de propriétaire. » Les lieux sont, depuis vingt-cinq ans, l’âme de Nyata Nyata, et Zab Maboungou n’est pas prête à la perdre.

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>> Ailleurs sur le web :

– Le site de Nyata Nyata

– le site du prix Charles Biddle

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