Politique

Cameroun : entre Jean-Pierre Amougou Belinga et Modeste Mopa Fatoing, bien plus qu’une affaire de gros sous

Alors que les entreprises d’Amougou Belinga font l’objet d’un recouvrement d’impôts de 30 milliards de F CFA, l’administration fiscale refuse d’accéder à la demande de rabattement proposée par le ministre des Finances. L’homme d’affaires a décidé de contre-attaquer en justice.

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Par - à Yaoundé
Mis à jour le 27 avril 2022 à 08:22

Jean-Pierre Amougou Belinga et Modeste Mopa Fatoing. © Montage JA : DR ; Jean-Pierre Kepseu/Panapress/Maxppp

Au Cameroun, les relations entre opérateurs économiques et agents de l’administration fiscale (Fisc) sont réputées être de cordiale détestation. Entre Jean-Pierre Amougou Belinga, puissant patron de Vision 4, et Modeste Mopa Fatoing, directeur général des impôts, l’inimitié est montée d’un cran à la faveur d’une affaire fiscale devenue conflit ouvert. Un duel entre deux figures de la scène publique camerounaise à l’issue plus qu’incertaine, et dont les ramifications s’étendent jusqu’au sommet de l’État.

Si elle fait aujourd’hui la une des médias camerounais, l’affaire a pourtant débuté il y a plusieurs semaines. Fin 2021, l’Agence nationale d’investigation financière (Anif, l’organe chargé du renseignement financier), a fait parvenir à la Direction générale des impôts (DGI) une liste d’entreprises dont le volume de transactions financières avait attiré son attention. Douze d’entre elles ont ainsi cumulé autour de 80 milliards de F CFA (près de 122 millions d’euros) entre 2018 et 2020.

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À la suite de cette alerte, la DGI a engagé un contrôle de conformité avec le Fisc. Deux divisions des impôts ont été commises à la tâche, conformément à la répartition géographique des entreprises visées. En février dernier, le premier centre établit qu’une partie des sociétés concernées est redevable d’une dette fiscale de plus de 18 milliards de F CFA. Le second centre rend son résultat un mois plus tard et évalue la dette fiscale du reste des entreprises à 12 milliards de F CFA. Soit un total d’environ 30 milliards de F CFA d’impayés pour l’ensemble.

Petits arrangements entre amis

Le point commun entre ces entités, c’est que toutes sont liées à l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga. Patron de médias réputé proche du pouvoir, Belinga est à la tête d’un empire dont les activités évoluent dans une opacité totale. Ses sociétés ne publient pas de résultats et aucune information sur leurs comptes ne filtre.

Ce qui est connu néanmoins, ce sont les arrangements qu’Amougou Belinga a avec des membres du gouvernement, telle cette subvention de 690 millions de F CFA reçue en 2020 du ministère des Finances en appui à un projet de création d’institut universitaire, et sur laquelle Louis Paul Motaze, le ministre concerné, a été sommé de s’expliquer au Parlement.

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Ainsi, lorsqu’il reçoit un avis de mise en recouvrement, Amougou Belinga propose un arrangement à l’amiable et s’engage à régler dans les plus bref délais 5 % du montant qui lui est réclamé. Mais la proposition est vite rejetée par les agents des impôts.

Intransigeance aux impôts

Face à lui, Modeste Mopa Fatoing, le patron des impôts, est habitué à résister aux entreprises en indélicatesse avec le Fisc. En 2020, le conflit né d’un redressement fiscal de 40 milliards de F CFA adressé par la DGI à la Société anonyme des brasseries du Cameroun (SABC) avait nécessité l’arbitrage de Paul Biya en personne, après un plaidoyer de l’industriel Pierre Castel.

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Le patronat n’est pas non plus en odeur de sainteté chez cet originaire de l’Extrême-Nord, qui a la réputation de ne répondre qu’à la présidence, dont il est proche de l’influent secrétaire général, Ferdinand Ngoh Ngoh. De fait, la direction des impôts n’a pas non plus donné de suite à la lettre de Louis Paul Motaze, le ministre des Finances proche de Belinga, lui demandant de procéder à un rabattement fiscal de 70 % de la dette due par les entreprises de l’opérateur économique.

« Un acharnement » ?

Sauf que le dossier prend une autre tournure à la mi-avril. Dans un style qui lui est propre, Jean-Pierre Amougou Belinga contre-attaque. Il prend à partie l’opinion publique en dénonçant publiquement « un acharnement ». Les Camerounais découvrent alors dans les colonnes d’une kyrielle de médias inféodés à sa cause une rocambolesque histoire de tentative d’extorsion de fonds, d’abus de fonction et de corruption impliquant neuf des agents impliqués dans le redressement fiscal des entreprises d’Amougou Belinga.

L’entourage de l’homme d’affaires assure que les cadres de l’administration fiscale venus contrôler ses sociétés ont exigé une enveloppe de 500 millions de F CFA pour qu’ils se montrent conciliants. Le patron aurait finalement accepté de leur remettre 50 millions de F CFA, une scène filmée par les caméras de surveillance de son bureau.

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La vidéo est aujourd’hui au cœur de la procédure ouverte par Amougou Belinga contre les agents du Fisc. Convoqués par le juge d’instruction du tribunal de première instance le 19 avril dernier, ces derniers ont nié en bloc les accusations du propriétaire de Vision 4. Alors, agents des impôts corrompus ou businessman tentant d’échapper à ses obligations fiscales ?

Dans ce duel à distance entre Amougou Belinga et Mopa Fatoing, bien malin celui qui peut dire qui l’emportera. Quand le premier a de puissants amis dans l’appareil judiciaire, le second a la tâche de récupérer des fonds dans un contexte de crise économique – et peut se prévaloir de la confiance du président Biya.