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Béchir Ben Yahmed à Jeune Afrique, le 19 octobre 2010. © Bruno Levy pour JA

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Béchir Ben Yahmed, un Africain dans le siècle

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Le jour où Béchir Ben Yahmed a rencontré Patrice Lumumba

Avant de s’éteindre, le 3 mai 2021, il y a tout juste un an, Béchir Ben Yahmed avait mis un point final à ses Mémoires. Nous lui rendons hommage en publiant cet extrait, dans lequel il relate sa rencontre avec le Premier ministre du Congo, Patrice Lumumba.

Mis à jour le 3 mai 2022 à 09:42

Béchir Ben Yahmed dans les années 1970. © Archives personnelles de la famille Ben Yahmed

« J’ai découvert le Liberia en août 1960, alors que l’idée de créer un organisme continental de développement faisait son chemin au sein des nouvelles élites africaines : ce serait la Banque africaine de développement (BAD).

Romeo Horton, le gouverneur de la Banque centrale du Liberia, avait organisé une réunion à cette fin, à laquelle je parti­cipai en tant que représentant de la Tunisie, avec mes compa­triotes Mansour Moalla, qui préparait le lancement de la Banque centrale de Tunisie, et Abdelaziz Mathari, qui présidait toujours la STB [Société tunisienne de Banque][1]. Ma participation à ce trio était un peu incongrue. Je venais du secteur privé, mal accepté à l’époque. En ma double qualité d’ancien de HEC et d’ancien ministre, on m’avait cependant inclus dans la délégation.

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Le Liberia était une destination symbolique. Il était, avec l’Éthiopie, le seul pays d’Afrique à ne pas avoir été colonisé (il l’avait été en réalité, par les Noirs d’origine américaine, qui avaient pris l’ascendant sur les « autochtones »). Nous pensions que ces deux États étaient des paradis. Or je découvris à quelques années d’intervalle des pays très pauvres, où les inégalités étaient criantes et les habitants, analphabètes.

Frantz Fanon, alors ambassadeur du GPRA, organisa notre rencontre

Nous étions donc à Monrovia depuis quelques jours, Mathari, Moalla et moi, quand un télex de la présidence tunisienne nous parvint. Le Premier ministre congolais, Patrice Lumumba, de passage à Tunis, avait demandé à Bourguiba de lui fournir des experts pour l’aider à élaborer un plan de développement et prendre le contrôle de la Banque centrale, encore aux mains des Belges.

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Lumumba rentrait chez lui via Accra et Lomé. On nous demanda de nous mettre à sa disposition. Nous nous présentâmes à lui à Accra, où Frantz Fanon[2], ambassadeur du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), avait organisé notre rencontre. Prenant place à bord de l’Iliouchine du Premier ministre congolais, nous fîmes cap sur Léopoldville (future Kinshasa).

Sincère jusqu’au bout des ongles

Durant tout le vol je restai à ses côtés, lui parlant d’Afrique Action[3], dont je projetai la création, et qui ne l’intéressait pas du tout. Ses pensées étaient ailleurs : son pays, indépendant depuis deux mois, était en proie à de sérieux troubles. Nous avions tous deux la trentaine. Lumumba était, en 1960, ce que serait Thomas Sankara vingt ans plus tard : désireux de construire un grand pays, mais idéaliste et totalement inexpérimenté. Le panafricanisme était en lui. Il m’apparut sincère jusqu’au bout des ongles, à la recherche d’une solution pour l’immense et riche Congo, déchiré par le tribalisme et convoité par les deux grandes puissances de la guerre froide qu’étaient les États-Unis et l’URSS.

À  notre arrivée à Léopoldville, alors que l’usage voulait que les ministres vinssent accueillir le chef du gouvernement à l’aéroport, ils ne furent que quelques-uns à venir à sa rencontre, tous ou presque issus de la même ethnie que lui. Mauvais présage !

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Le Congo que nous découvrions était désorganisé, divisé, fragile. Léopoldville était en proie à des émeutes. Les Blancs – Belges pour la plupart – s’étaient enfuis. Certains avaient abandonné leurs voitures américaines en pleine rue. Nous logions dans une maison-hôtel où une vingtaine de Congolais assuraient le service. Une matrone belge les commandait d’une manière incroyablement dure. Seule ! Et ils étaient près de vingt, courbant l’échine devant elle !

Je n’ai pas confiance en mes gens, les Belges vont les acheter

Lumumba décida de réunir immédiatement un Conseil des ministres et, se tournant vers nous : « Puisqu’il y a de la place, vous y participez. » Il ouvrit la séance en s’adressant à notre trio tunisien : « J’ai décidé de demander aux Belges de nous transférer les rênes de la Banque centrale. Albert Delvaux, notre ministre résident à Bruxelles, dirigera la délégation chargée de cette négociation. »

Patrice Lumumba, le Premier ministre congolais, à New York, le 24 juillet 1960. © Allyn Baum/The New York Times-REDUX-REA

Patrice Lumumba, le Premier ministre congolais, à New York, le 24 juillet 1960. © Allyn Baum/The New York Times-REDUX-REA

Un chef de délégation introuvable

Il constitua donc une délégation, dont nous faisions partie ipso facto. Puis, nous prenant à part : « Je n’ai pas confiance en mes gens, les Belges vont les acheter. Je n’ai confiance qu’en vous. Tenez bon et rapportez-moi l’accord. » Il nous donna des billets en première classe de Swissair, qui était à l’époque une grande compagnie aérienne, et nous souhaita bon voyage.

La négociation ne se déroula pas à Bruxelles mais dans un endroit jugé neutre : les locaux des Nations unies à Genève. En nous voyant arriver, les membres de la délégation belge ricanèrent, se demandant sans doute « qui étaient ces Arabes ». Les Congolais, eux, ne vinrent pas. Le métis censé diriger la délégation, Albert Delvaux, était introuvable. Lui et ses amis étaient restés à l’hôtel, si bien que nous nous retrouvâmes seuls face aux Belges. Il n’y eut pas de négociations, et je compris alors que Lumumba avait eu bien raison de ne pas avoir confiance en ses émissaires congolais.

Cet homme très en avance sur son temps aura épousé l’Histoire. Le 17 janvier 1961, en apprenant sa mort, j’ai pleuré

Moalla et Mathari regagnèrent Tunis écœurés. Je me souviens de m’être senti seul à Genève, humilié, pessimiste quant à l’avenir de l’Afrique. Ne sachant que faire, j’écrivis une lettre d’explication et de démission à Lumumba, la glissai dans une enveloppe avec mon billet d’avion de retour, la postai et repartis pour Tunis. Je suis persuadé qu’il ne l’a jamais reçue, mais que pouvais-je faire d’autre ?

En dépit de ces vicissitudes, Lumumba aura épousé l’Histoire. J’avais été impressionné par son parcours, même si je savais qu’il manquait d’expérience et de moyens, au moins autant humains que financiers.

Le destin de cet homme très en avance sur son temps était presque écrit d’avance. Sans aller jusqu’à imaginer qu’il serait assassiné, je pressentais que l’avenir serait très compliqué.

Cependant, compte tenu de son charisme et de la présence sur place des Nations unies, je crus qu’il pourrait réussir. Le 17 janvier 1961, en apprenant sa mort, j’ai pleuré.

Règlement de comptes postcolonial

En cette époque de guerre froide, Lumumba passait aux yeux des Occidentaux pour un quasi-communiste. N’était-il pas aidé par la Russie ? Sa mort fut le fruit d’un règlement de comptes postcolonial entre, d’un côté, les Soviétiques et, de l’autre, les Occidentaux, auxquels l’officier Désiré Mobutu prêta main-forte.

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Les Américains collaborèrent avec ses assassins, parce que, pour eux, il était procommuniste ou risquait d’être manipulé par les communistes. Or le Lumumba que j’ai connu était certes de gauche, et plus pro-Russe que pro-Américain, mais avant tout un « non-aligné ». Un homme libre.

Ce nouveau contact avec un leader d’Afrique subsaharienne m’avait conforté dans mon projet de créer un journal panafricain pour les « Noirs » et les « Arabes ». Plus j’avançais, plus je sentais qu’il n’y avait pas de « différence de civilisation » entre eux. Durant tous mes échanges avec Lumumba, je m’étais senti en parfaite harmonie. Ce sentiment de fraternité ne s’explique pas. Il était profondément ancré en moi. »

Extrait de J’assume, de Béchir Ben Yahmed, éd. du Rocher, 2021, 525 p., 24,90 euros.


 

[1] Diplômé de HEC tout comme Béchir Ben Yahmed, Abdelaziz Mathari fut chef de cabinet du président tunisien Habib Bourguiba, puis fonda la Société tunisienne de banque (STB) avec BBY et Serge Guetta.
[2] Psychiatre et essayiste français, auteur, entre autres, des Damnés de la Terre, le Martiniquais Frantz Fanon (1925-1961) est l’un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste et une figure majeure de l’anticolonialisme.
[3] Cet hebdomadaire, qui succède à L’Action (1955-1958), sera en effet fondé par Béchir Ben Yahmed le 17 octobre 1960. Il change de nom et devient Jeune Afrique le 21 novembre 1961.