Culture

Rwanda : le génocide, les viols et l’armée française selon Gaël Faye

Dans un documentaire, le rappeur et son coréalisateur Michaël Sztanke reviennent sur les viols dont des rescapées accusent des militaires français de l’opération Turquoise.

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Mis à jour le 28 avril 2022 à 14:13

Gaël Faye au Rwanda pendant le tournage du documentaire Le Silence des mots. © Sébastien Daguerressar / Babel Doc

« Dieu séchera nos larmes ! Il supprimera nos souffrances.

–  Alléluia ! Amen ! Amen ! Amen !

– J’ai oublié les paroles, ça doit être la bière…»

Dans le bus qui les ramène vers le lieu de leur supplice, trois femmes rwandaises chantent un cantique en kinyarwanda.

Nyarushishi. Il en aura fallu du temps et du courage à Concessa, Marie-Jeanne et Prisca pour revenir sur le site de ce camp de réfugiés dont le nom même évoque le génocide contre les Tutsi et le prix qu’elles-mêmes ont eu à payer pour en réchapper.

En juin 1994, encore  jeunes femmes, ces trois rescapées ont nargué l’extermination qui leur était promise. Mais en guise de miracle, nulle intervention divine. Leur salut, elles ne le doivent qu’à leur corps, au prix de tourments infinis qui meurtrissent leur âme. Leurs plaies, aujourd’hui encore, restent à vif.

Fin juin 1994, dans l’ouest du Rwanda, deux mois et demi après le début du génocide, des centaines de rescapés survivent dans le camp de Nyarushishi, où gendarmes et miliciens hutu font régner la terreur sous couvert de protection factice. En ce lieu présenté comme un refuge, les réfugiés se trouvent aussi démunis que le gibier face au chasseur dans une plaine dépourvue de cache ; les femmes sont exposées aux viols de leurs gardiens-bourreaux, qu’aucun garde-fou ne contient.

C’est là que se croisent les chemins de Marie-Jeanne, Concessa et Prisca, là où les cauchemars qui les hantent jusqu’à ce jour puisent leurs racines.

Quand les soldats français de l’opération Turquoise débarquent dans l’ouest du Rwanda, au prétexte de sauver les ultimes survivants d’un génocide impitoyable qui a déjà causé près d’un million de victimes en trois mois, les trois femmes pensent être sauvées. Enfin. Mais l’espoir fait long feu.

« On pensait, naïvement, que le Blanc était un sauveur. » Erreur funeste. Car les viols qu’elles affirment avoir subis ont été commis par des soldats français de l’opération Turquoise. Des crimes restés impunis, sans jugement, ni instruction digne de ce nom. Des crime à jamais sans coupable, sur fond de génocide ?

Crudité

Dans le documentaire de Gaël Faye et de Michaël Sztanke (disponible en Replay sur Arte.tv jusqu’au 25 mai 2022) , la réalité de Turquoise s’affiche dans toute sa crudité. Sur les collines du Rwanda, des soldats français sans scrupules – et à ce jour non identifiés – ont traité ces rescapées terrorisées comme des objets sexuels ; ils entraient dans leur tente à la nuit tombée pour exiger leurs faveurs.

L’opération Turquoise se révèle, dans ce documentaire, comme l’antithèse d’une opération altruiste et charitable

Tétanisées par le risque encouru, leurs victimes confessent, avec pudeur, les yeux embués de larmes, des spasmes dans la voix et la rage au cœur, qu’elles ont dû céder à ces avances menaçantes pour épargner leur vie et celle de l’enfant sur lequel l’une ou l’autre veillait, alors qu’elle n’avait même pas 25 ans.

Viols en série

Cette face sombre de l’opération Turquoise demeure un angle mort. Censée réhabiliter la République française au Rwanda et porter secours aux Tutsi menacés, l’opération Turquoise se révèle pourtant, dans ce film, comme l’antithèse d’une opération altruiste, charitable et courageuse. À l’inverse, elle est dépeinte comme une razzia dont certains des protagonistes, dépourvus de la moindre pitié, viennent ajouter au drame des rescapés pour assouvir de sombres pulsions.

Ces viols en série imputés à des militaires à l’écusson bleu-blanc-rouge, la justice française ne les a jamais jugés. Outre la difficulté à identifier les fautifs tant d’années après les faits, les magistrats du tribunal aux armées puis du pôle génocide et crimes contre l’humanité avaient, manifestement, d’autres priorités.

Le trombinoscope des soldats de Turquoise n’a jamais été fourni à la justice par l’armée

L’enquête ouverte en 2005 n’a pas donné lieu à un procès, faute d’éléments de preuve permettant d’identifier les soldats qui se seraient rendus coupables de ces actes doublement obscènes. Le viol, bien sûr ; mais pas n’importe lequel. Celui de rescapées en sursis, déjà soumises à la concupiscence et au sadisme de leurs bourreaux, et que des soldats français prétendument venus les secourir traitent comme du gibier sexuel, alors que certaines portaient leur bébé sur le dos.

Loup dans la bergerie

« L’instruction n’avance pas. Le trombinoscope des soldats de Turquoise n’a jamais été fourni à la justice par l’armée, explique Gaël Faye . Il y a une conjonction entre le manque de moyens de la justice, l’absence de volonté politique et le fait que l’implication de l’armée française rend ce dossier sensible », analyse l’artiste, devenu réalisateur pour l’occasion.

Dans le film, son phrasé caractéristique, à mi-chemin entre le slam et la narration documentaire, scande cette affaire oubliée à laquelle il redonne vie.

« On pensait que le Blanc était un sauveur et qu’il apportait forcément la paix. On s’était habitué à la souffrance, mais ils [les soldats français de Turquoise, ndlr] ont aggravé notre situation », lâche Marie-Jeanne Mureketete, 51 ans.

Marie-Jeanne Muraketete, une des plaignantes du documentaire. © Sébastien Daguerressar / Babel Doc

Marie-Jeanne Muraketete, une des plaignantes du documentaire. © Sébastien Daguerressar / Babel Doc

Tandis que les trois jeunes femmes espéraient profiter d’un havre de paix, les soldats français toquaient à l’entrée des tentes, tel le loup à la porte de la bergerie, à la recherche de chair fraîche, assurent-elles. « Tutsi ! Tutsi ! Tutsi ! » appelaient-ils. Et la langue de la rescapée de claquer derrière ce mot-fétiche, s’efforçant de reproduire l’appel du prédateur appelant sa proie.

« Ils te sortaient de la tente et faisaient de toi ce qu’ils voulaient », précise Concessa, 44 ans, sa camarade d’infortune. « Leurs désirs étaient des ordres : se mettre à quatre pattes ou lever la jambe… On s’exécutait. Puis ils réalisaient tous leurs fantasmes. » Au nom de la France…

Si on oubliait ce qu’on a vécu, notre cerveau ne fonctionnerait plus.

« Y retourner nous fera pleurer mais on se sentira mieux après, lance Jacqueline, une troisième rescapée, à Concessa, dont elle est devenue la confidente. » Et  d’ajouter, philosophe : « On dit que ceux qui ne savent pas d’où ils viennent ne savent pas où ils vont. Si on oubliait ce qu’on a vécu, notre cerveau ne fonctionnerait plus. »

« Nyarushishi ne disparaîtra pas, lui répond Concessa. Son histoire restera. »

Témoins du documentaire "Le Silence des mots". © Sébastien Daguerressar / Babel Doc

Témoins du documentaire "Le Silence des mots". © Sébastien Daguerressar / Babel Doc

« Il faudra être forte », lance Marie-Jeanne à sa fille, adolescente, avant le retour sur les lieux du drame. « Pour que tu voies où nous avons survécu, lui lance-t-elle. Nous, on a accepté tout ça ; mais toi, tu seras peut-être traumatisée. Il faudra être forte. »

Lumière éteinte

Le reste est affaire de sadisme et de larmes. Avec cette interrogation : des militaires de l’opération Turquoise ont-ils participé au supplice de Marie-Jeanne, Concessa et Prisca alors que le mandat accordé à eux par l’ONU leur commandait de les protéger des tueurs ? Pourquoi la lumière reste-t-elle encore éteinte, tant d’années après ?

S’il se réjouit des mots prononcés par Emmanuel Macron en mai 2021 à Kigali, faisant écho au rapport Duclert, qui évoquait des manquements politiques et autres erreurs commises par les responsables politiques français de l’époque, Gaël Faye reste tout de même frustré par la volonté manifeste d’éluder le rôle de l’armée française au Rwanda de 1990 à 1994.

« Le président Emmanuel Macron a déclaré alors que ‘les tueurs n’avaient pas le visage de la France’. Je trouve ça un peu facile, et même scandaleux. Qu’est-ce qui a conduit des soldats français à faire subir ces choses à des femmes rwandaises parce qu’elles étaient tutsi, s’interroge-t-il. Quel brief avaient-ils reçu avant de débarquer au Rwanda ? »

Pour le musicien devenu réalisateur, ce film répond à cette interrogation : « Leur avait-on asséné que le Tutsi, c’était l’ennemi ? J’ai eu besoin de comprendre quel logiciel déterminait leurs actes. »

* Le film « Le Silence des mots » est disponible en replay sur Arte.tv jusqu’au 25 mai 2022.