Politique

Guinée : Alpha Condé est-il vraiment libre ?

Vendredi 22 avril au soir, la junte a annoncé avoir redonné sa liberté à l’ancien président, détenu puis en résidence surveillée depuis sa chute en septembre dernier. Si Alpha Condé a bien reçu des visiteurs, il semble encore être sous haute surveillance.

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Par - à Conakry
Mis à jour le 26 avril 2022 à 16:18

Alpha Condé, en février 2020 © MINASSE WONDIMU HAILU/AFP

Alpha Condé est-il vraiment libre, comme l’a annoncé le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) le 22 avril ? Le communiqué lu à la télévision nationale livre une vision relative du concept de liberté. L’ancien président est en effet tenu pour l’instant de « résider à l’actuelle résidence de son épouse jusqu’à l’achèvement des travaux de reconstruction de son domicile privé ». Signé du chef d’état-major des armées, le colonel Sadiba Koulibaly, le document précise également que l’ex-chef de l’État continuera de « bénéficier d’une protection adéquate ».

Sous haute surveillance

Protégé ou surveillé ? Jeune Afrique s’est rendu à Dixinn Landréah (proche banlieue de Conakry), aux alentours de la villa de l’ancienne première dame, Djénè Kaba, où Alpha Condé est toujours sous haute surveillance et a constaté un important dispositif sécuritaire. Toutes les voies d’accès à la maison, située sur la corniche nord, sont surveillées par la police, la gendarmerie et l’armée. Dans les environs, les militaires patrouillent régulièrement à bord d’un pick-up Toyota, visiblement pour s’assurer que tout va bien. Selon un visiteur, l’intérieur de la résidence est tout autant « rempli de militaires et de gendarmes ».

Il a demandé à se rendre dans sa maison familiale de Mafanco ou dans son domicile privé de Kipé

Malgré les injonctions de la junte, Alpha Condé souhaite quitter cette maison. Il a demandé à se rendre chez lui, dans sa maison familiale de Mafanco (près du grand marché de Madina) ou dans son domicile privé de Kipé, dont il avait confié la reconstruction avant sa chute à Kabiné Sylla dit « Bill Gates », alors intendant général à la présidence. Ces travaux n’auraient pour l’instant été exécutés qu’à 80 %, mais ce dernier, interpellé par l’ancien président, justifie le retard par le gel de ses comptes bancaires ordonné par la junte.

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Visites familiales et politiques

Libre, Alpha Condé ne l’est donc pas tout à fait. Mais son quotidien est marqué par une réelle nouveauté : il peut désormais « recevoir à sa demande les membres de sa famille biologique, politique, des amis ou proches ». La famille biologique du président déchu est réduite. Issu d’une famille de six enfants, Alpha Condé n’a qu’un fils, Mohamed Alpha Condé, qui vit au Costa Rica depuis 2016. Tous ses frères (Sékou et Malick) et sœurs (Hadja N’Sira, Hadja Diaba et Aminata) sont décédés. Il ne reste donc que son épouse (qui n’est d’ailleurs pas la mère de son fils unique) ainsi que ses nièces et ses neveux, dont le plus connu est Condé Mohamed Lamine. « Comlam », pour les intimes, qui était le chargé de mission de son oncle avant le putsch du 5 septembre. Surpris par le coup d’État alors qu’il se trouvait en France, ce dernier n’est toujours pas rentré à Conakry. « Alpha Condé est aussi très lié à l’une de ses nièces. Parfois, elle cuisine pour lui », confie un proche de l’ancien président.

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Alpha Condé a également pu reprendre ses activités politiques. Dimanche 24 avril, il a reçu pendant trois heures des membres du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG Arc-en-ciel) et des partis alliés. L’ancien président de l’Assemblée nationale Amadou Damaro Camara, la porte-parole du RPG Domani Doré, la coordonnatrice nationale Hadja Nanténin Chérif Konaté, l’ex-ministre des Sports Bantama Sow, l’ancien député Souleymane Keita, l’ex-secrétaire général de la présidence Naby Youssouf Kiridi Bangoura, ainsi que les alliés et anciens ministres Bah Ousmane, Papa Koly Kourouma, Aboubacar Sylla et Alhousseini Makanéra Kaké faisaient ainsi partie de la délégation. « Il va bien, mais il a besoin de poursuivre ses soins », explique une des personnes présentes. Déjà opéré de la prostate, Alpha Condé devrait subir une nouvelle intervention chirurgicale en mai, confie un de ses proches.

Toujours à la tête du RPG

Affaibli par la perte de pouvoir de son leader, le 5 septembre dernier, orphelin pendant plusieurs semaines lors du séjour médical d’Alpha Condé aux Émirats arabes unis, le RPG Arc-en-ciel a plongé dans des querelles de succession. Le 31 mars, l’ancien Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana s’est ainsi fait désigner président provisoire du RPG en pleine crise interne, avant d’être arrêté, une semaine après, pour des faits présumés de détournement de deniers publics, entre autres chefs d’accusation.

L’ancien président a d’ailleurs narré à ses hôtes du 24 avril comment il avait appris l’auto-proclamation de son ancien Premier ministre : « Un de mes amis m’a dit : “Tu as désigné Kassory !” J’ai répondu : “C’est ma première nouvelle !” »

Je n’ai ni l’intention ni les moyens de mener quoi que ce soit contre le CNRD

« Alpha Condé n’a plus d’ambition politique, mais il aidera son parti. N’étant pas roi, il a dit et répété n’avoir désigné personne pour sa succession », explique un des participants à la rencontre. « Il a donné beaucoup de conseils pour favoriser l’entente et l’unité au sein de son parti, tout en rappelant qu’il reste et en demeure le président  », ajoute Bah Ousmane, leader de l’Union pour le progrès et le renouveau (UPR), qui fut également ministre des Travaux publics puis ministre conseiller d’Alpha Condé. L’ex-président a ajouté qu’un congrès désignera les candidats du RPG aux différents scrutins.

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Selon nos sources, Alpha Condé a refusé d’être photographié avec ses visiteurs par les militaires. Pour ses proches, cet assouplissement de la résidence surveillée de l’ex-chef de l’État n’a qu’un but : polir l’image de la junte aux yeux de la Cedeao. Alors que l’organisation ouest-africaine se réunit ce lundi 25 avril, Conakry espère en effet échapper à de nouvelles sanctions. « Les militaires veulent montrer qu’il va bien, qu’il reçoit qui il veut… », interprète un ponte du régime déchu. Face à ses visiteurs, Alpha Condé a seulement lâché : « Je n’ai ni l’intention ni les moyens de mener quoi que ce soit contre le CNRD. »