Politique

Osvalde Lewat : « Le soutien d’Africains à la Russie est une posture anti-occidentale et antifrançaise »

L’ACTU VUE PAR. Chaque samedi, Jeune Afrique invite une personnalité à décrypter des sujets d’actualité. Des relations du continent avec les grandes puissances à l’élection présidentielle en France, la réalisatrice et photographe franco-camerounaise jette un regard humaniste et engagé sur la société contemporaine.

Mis à jour le 24 avril 2022 à 09:17

Dans son dernier documentaire, Osvalde Lewat a interviewé pendant de longues semaines plusieurs générations de militants sud-africains de l’ANC. © Patricia Moune

Nous avions quitté Osvalde Lewat en février, alors qu’elle s’apprêtait à recevoir, à Addis-Abeba, le Grand Prix panafricain de littérature pour son premier roman, Les Aquatides. Nous retrouvons l’éclectique réalisatrice et photographe franco-camerounaise à son retour d’Afrique du Sud, où elle vient de terminer le tournage d’un documentaire sur l’histoire de la branche armée de l’ANC, Umkhonto we Sizwe (« le fer de lance de la nation »), initiée et dirigée par Nelson Mandela au début des années 1960.

Promenant, comme toujours, son regard à la marge de la société, l’autrice du Calumet de l’espoir (un documentaire sur la communauté amérindienne au Canada) et d’Une affaire de nègres (un long métrage sur les exactions d’une unité spéciale anti-criminalité au Cameroun) a interviewé pendant de longues semaines plusieurs générations de militants sud-africains. Parce qu’elle avait envie de raconter cette lutte armée qui a largement contribué à mettre fin à l’apartheid mais que les discours officiels et les historiens s’ingénient à passer sous silence. Parce que, aussi, ces milliers de jeunes héros oubliés méritent d’être célébrés, dans une Afrique où, désormais, s’engager et se sacrifier pour son pays peut être assimilé à un geste de folie, tant ils sont rares ceux qui osent franchir le pas.

Jeune Afrique : Votre documentaire sur l’histoire de la lutte armée au sein de l’ANC entre en résonance avec l’actualité, car il y est question de liens étroits entre la Russie et le continent africain.

Osvalde Lewat : En dépit de sa neutralité officielle, l’Afrique du Sud est l’un des pays qui soutient la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine. Cette prise de position est liée à l’histoire de l’apartheid. Alors qu’aux pires heures de la ségrégation, les pays occidentaux, dont la France, soutenaient et vendaient des armées au régime raciste de Pretoria, l’Union soviétique, elle, accueillait les Sud-Africains, majoritairement non-blancs, dans les pays du bloc de l’Est. Elle les formait et leur fournissait des armes. Mais ils ne sont pas les seuls à avoir été ainsi soutenus.

Moscou a accompagné plusieurs États africains dans leur lutte d’indépendance et a tissé des liens étroits avec nombre de pays nouvellement libérés du joug colonial. On peut donc comprendre que la Russie, aujourd’hui, ne leur inspire pas la moindre défiance : il n’y a entre eux ni passif colonial à solder ni cadavres dans les placards – du moins, pas pour l’instant ; on verra bien ce qu’il adviendra après le départ des hommes du groupe militaire privé Wagner.

C’est ce lien historique qui, selon vous, expliquerait le refus, assumé ou non, de plusieurs pays africains d’approuver la résolution onusienne condamnant l’agression russe contre l’Ukraine ?

Outre ces abstentions – dont les raisons n’ont pas été explicitées –, il y a eu des manifestations de soutien au Kremlin dans quelques-unes de nos capitales. Ce soutien est moins une prise de position en faveur de l’agression russe qu’une posture anti-occidentale, anti-européenne et, surtout, antifrançaise. Je suis étonnée que des activistes qui se disent anti-impérialistes et profondément démocrates soutiennent l’attaque impérialiste d’un pays envers un autre.

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Ces activistes panafricanistes pro-Poutine ne pointent-ils pas du doigt des dysfonctionnements dans la relation Afrique-France ?

Nos sociétés sont traversées par les stigmates de la colonisation : les autocraties soutenues par la France – bien qu’elle s’en défende –, les contrats léonins, la question de l’immigration… Dans son ouvrage Bonjour et adieu à la négritude, René Depestre écrit : « Au visage du monde et dans le système symbolique de la colonisation, “le Noir” fonctionnait comme une verrue de l’histoire et le “Blanc” comme un grain de beauté. » La campagne présidentielle française qui vient de s’achever valide ces propos : nous demeurons cette altérité qu’il faut rejeter. Je peux donc comprendre que certains de ces panafricanistes autoproclamés nourrissent un sentiment antifrançais. Mais la virulence de leurs propos se justifie-t-elle ? Je ne le crois pas. L’ironie, c’est qu’ils sont installés dans les pays occidentaux – ceux-là même qu’ils ne cessent de décrier.

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À vous écouter, l’idylle russo-africaine ne serait pas sans danger… 

La Russie se positionne sur le continent comme sur un terrain de jeu. Je suis préoccupée de constater, par exemple, que les hommes de l’entreprise Wagner, qui se rémunèrent en s’octroyant des concessions minières dans des pays en grande difficulté, sont accueillis à bras ouverts malgré leurs méthodes brutales, comme semblent l’attester les images du massacre de Moura, au Mali. La Russie livre là sa face sombre. Sa présence sur le sol africain permettra-t-elle d’améliorer la situation sécuritaire au Mali ou en Centrafrique ? J’en doute.

Nous n’avons toujours pas soldé le passif de la colonisation, pourtant nous voilà prêts à embrasser de nouvelles figures tutélaires

Alors qu’il est manifeste que la Russie – comme la Chine et tant d’autres d’autres, d’ailleurs – est attirée par nos ressources, nous, Africains, nous nous rendons complices de notre propre affaiblissement. Nous n’avons toujours pas soldé le passif de la colonisation, pourtant nous voilà prêts à embrasser de nouvelles figures tutélaires, comme si nous étions incapables de trouver en nous les ressources permettant de nous réinventer et nous réapproprier nos pays. Pactisons tous avec la Russie, et nous resterons la risée des autres.

Ce que vous considérez comme la recherche de figures tutélaires, n’est-ce pas plutôt une multiplication de partenariats ? 

L’idée d’un partenariat exclusif avec la France est dépassée. Mais quel est l’intérêt de multiplier les partenariats s’ils sont en notre défaveur ? Avec la Chine comme avec la Russie, l’Afrique s’inscrit dans une relation verticale. Est-elle à ce point incapable de construire des relations égalitaires et de respect mutuel, alors même qu’elle est le creuset de richesses ? Au regard de son histoire, coloniale et contemporaine, elle peut et doit se hisser à la hauteur des autres.

Comment réparer cette relation ? Les responsables politiques français devraient-ils revoir la manière dont ils parlent des étrangers ?

C’est un double mouvement. Ce respect que les Africains réclament tant ne se décrète pas : il se gagne. J’ai vu des dirigeants être traités avec condescendance par leurs homologues occidentaux. Comment être surpris, dès lors, que leurs concitoyens subissent le même sort. Souvenez-vous de ces scènes choquantes d’Africains soumis à un « tri éthnique » et rejetés alors qu’ils tentaient, comme des milliers d’habitants d’Ukraine, de fuir la guerre. À quelques rares exceptions, nos États ne se sont pas mobilisés pour venir en aide à leurs ressortissants.

Ironie de l’histoire : nous sommes des mendiants chez qui les nantis se muent en pique-assiettes

Comment s’offusquer que ceux-ci soient perçus comme des indésirables si leurs propres gouvernements ne se soucient pas de leur sort ? Nous ne pouvons espérer gagner le respect des autres tant que nos États ne seront pas des démocraties qui replacent l’humain au centre de leurs préoccupations. À défaut, nous serons toujours considérés comme des mendiants. Ironie de l’histoire : nous sommes des mendiants chez qui les nantis se muent en pique-assiettes.

Selon certaines sources, quelque 61 000 étudiants africains partis d’Ukraine se trouveraient aujourd’hui en déshérence en Europe. Qu’est ce cela vous inspire?

J’ai noté la réticence des pays européens à les accueillir. Il faut surtout regretter que tant d’étudiants africains quittent le continent pour se former, comme les y contraint souvent la déliquescence du système éducatif chez eux. Ils se retrouvent ainsi écartelés entre un continent dans lequel leurs aspirations sont contrariées et un ailleurs peu enclin à les accueillir, car persuadé qu’ils n’ont rien à apporter. Il incombe aux dirigeants africains le devoir de changer le visage du continent de l’intérieur, ce qui, fatalement, induira le changement du regard que l’on porte sur lui. Qu’importe l’opinion que l’on peut avoir du président rwandais Paul Kagamé, il a incontestablement gagné le respect des dirigeants occidentaux.

Peut-être faudrait-il que les pays africains abolissent leurs frontières respectives ? 

C’est une évidence. Si on veut être un continent fort – bien que je ne croie plus au rêve panafricaniste, le sentiment national est exacerbé et j’ai du mal à croire qu’un Camerounais puisse se sentir comme un Kényan –, qui parle d’égal à égal au reste du monde, il faut être une puissance continentale qui permette à la fois la circulation des biens, des personnes et des savoirs.

Ce 25 avril, la France pourrait se réveiller avec à sa tête une femme, Marine Le Pen, la candidate du Rassemblement nationale. Cette perspective vous effraie-t-elle?

Je suis préoccupée : on a souvent agité le chiffon rouge de l’extrême droite, mais cette dernière est plus que jamais aux portes du pouvoir, à quelques marches de l’Élysée. Mais je suis surtout préoccupée parce que nombre de mes amis français-africains, de gauche, pourraient soit voter blanc, soit s’abstenir. Certes, la campagne a été particulièrement anxiogène pour les Noirs et les Arabes. Réaliser qu’une partie de la classe politique bâtit son projet sur le rejet de l’altérité que nous représentons et sur notre exclusion de la communauté nationale est assez insupportable. Ça l’est davantage encore quand des millions de nos concitoyens adhèrent à ce projet. Certains de ces Français-Africains de gauche font valoir qu’ils ne partagent pas les façons de faire du président sortant. Soit. Mais peut-on raisonnablement hésiter entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, dont le projet se fonde sur le racisme et la xénophobie ? Choisir un candidat par défaut n’a rien d’exaltant, mais voter blanc, c’est voter pour Marine Le Pen.

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Et si elle l’emportait ? 

La France deviendrait à mes yeux une pure dystopie. Même si Marine Le Pen échouait, rien ne serait réglé pour autant. Qu’en sera-t-il la prochaine fois ? Il y a clairement un vote décomplexé de l’extrême droite qui nous interpelle. L’enjeu, c’est de lutter contre cette image de la France que cette extrême droite tente d’imposer. Les partis traditionnels l’ont laissée prospérer afin que les électeurs se trouvent confrontés à l’obligation morale de voter pour eux. Cela dit, malgré la désagréable impression de se faire avoir encore une fois, on ne peut se permettre de jouer avec le feu. Sauvons la face de ce pays, qui se présente comme celui des droits de l’homme.