Politique

Crise en Ukraine : chaud et froid à la russe

Près de la base de Perevalnoe, élégantes Ukrainiennes contre soldats russes. © Thomas Peter/Reuters

Vladimir Poutine alterne menaces et gestes d'apaisement à l'égard de ses voisins du Sud. Ni lui ni les Occidentaux n'ayant intérêt à un affrontement, on peut espérer que la diplomatie finira par prévaloir.

Vladimir Poutine demeure le vrai maître du jeu en Ukraine. Silencieux quatre jours durant, après le renversement par les manifestants de Kiev du président Viktor Ianoukovitch, son poulain, il souffle le chaud à partir du 27 février en massant 160 000 hommes à la frontière entre les deux pays – que la Douma (le Parlement) les autorise à franchir en cas de besoin.

Dans les jours qui suivent, de mystérieux commandos cagoulés parlant le russe mais n’arborant aucun signe distinctif prennent le contrôle des immeubles gouvernementaux en Crimée, territoire ukrainien, et y encerclent les bases militaires ukrainiennes. Les gouvernements occidentaux s’indignent. Les Bourses du monde entier paniquent.

Le 4 mars, Poutine souffle le froid et fait baisser d’un coup la tension en ordonnant à son armée de rentrer dans ses casernes et en déclarant à la presse qu’il n’est "pas nécessaire pour le moment" d’envoyer des troupes en Ukraine et que la Russie n’a pas l’intention de s’ingérer dans les affaires de son voisin.

Du grand art pour rappeler à la communauté internationale qu’en Europe centrale il faut plus que jamais compter avec lui. Les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne (UE) reçoivent le message cinq sur cinq et, le 6 mars à Bruxelles, décident de remiser leurs projets de sanctions et de donner la priorité à la diplomatie. Les Bourses et le rouble reprennent des couleurs.

"Il faut dépasser l’image négative de la Russie, explique Dominique David, de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Oui, nous voyons à l’oeuvre une conception brutale, à la russe, des relations interétatiques. Fidèle à sa politique de force, Poutine a avancé ses pions en profitant du fait qu’il n’y avait personne en face : Kiev n’a pas de gouvernement, Bruxelles est impuissant et Washington est loin. Il s’est emparé d’une carte maîtresse avec la Crimée, mais il ne veut ni faire éclater l’Ukraine, ni prendre en charge son économie, ni se fâcher durablement avec l’UE, ni, moins encore, faire la guerre à l’Occident. Et comme, dans le camp opposé, on n’a pas l’intention d’aller très loin dans l’escalade…"

Barack Obama a bien menacé la Russie de "mesures économiques et diplomatiques qui l’isoleront" pour avoir violé l’indépendance de l’Ukraine. John Kerry, son secrétaire d’État, a parlé de boycotter le sommet du G8 en juin à Sotchi (Russie) et promis 1 milliard de dollars (près de 730 millions d’euros) d’aide à Kiev. Mais les États-Unis ont besoin de Poutine sur les dossiers syrien, iranien et afghan, et, comme celui-ci le leur a rappelé avec malignité, nuire à l’économie russe, l’imbrication des économies mondialisées étant ce qu’elle est, reviendrait pour les Occidentaux à se tirer une balle dans le pied.

Les Européens sont divisés

Les Européens sont, comme d’habitude, divisés. Ils ont certes décidé d’apporter une aide de 11 milliards d’euros à l’Ukraine et suspendu les discussions avec les Russes sur les visas. Mais l’Allemagne se souvient que le commerce avec la Russie emploie 200 000 salariés. Le Royaume-Uni n’oublie pas que les capitaux et les oligarques russes ont fait de Londres leur plaque tournante. Et la France qu’elle doit bientôt livrer à Moscou une frégate de type Mistral.

C’est dire que les "durs", Pologne ou pays Baltes, favorables à un gel des avoirs russes en Europe, voire à un embargo sur les armes, ont peu de chances d’être entendus. Angela Merkel, qui parle russe à l’oreille du maître du Kremlin, est à la manoeuvre et lui a proposé de discuter dans le cadre d’un "groupe de contact".

Et Poutine a fait ses comptes : le 3 mars, en une journée, les bruits de bottes et les menaces brandies par l’Ouest ont fait perdre 51 milliards de dollars à la Bourse de Moscou, soit presque autant que le coût pharaonique (58 milliards) des Jeux olympiques de Sotchi. Avec une monnaie malade, des banques fragiles et une croissance médiocre, la Russie n’est pas en mesure de supporter un conflit prolongé.

"Bandits néonazis et des antisémites"

D’où la posture adoptée par son président lors d’une conférence de presse le 4 mars. Il ne reconnaît pas le nouveau pouvoir à Kiev, issu d’un "coup d’État anticonstitutionnel" qui est l’oeuvre de "bandits néonazis et des antisémites", mais il ne se résoudra à une intervention armée qu’en dernier ressort, si les Ukrainiens d’origine russe sont menacés. Il met fin au rabais de 30 % sur le gaz russe consenti en décembre 2013 mais n’exclut pas de discuter avec le président ukrainien qui sortira des urnes le 25 mai, car il estime que Ianoukovitch n’a "plus d’avenir".

L’Ukraine est donc soumise à une alternance de chauds et de froids. Un jour, les deux bases ukrainiennes de lance-missiles sont saisies par un contingent de 16 000 soldats russes présents en Crimée, l’envoyé spécial de l’ONU est chassé manu militari de la péninsule, et Dmitri Medvedev, le Premier ministre russe, réactive un vieux projet de création d’un pont de 500 millions de dollars entre la Russie et la Crimée. Mais un autre, le drapeau ukrainien remplace le drapeau russe sur les édifices publics de Donetsk, la métropole prorusse de l’est du pays, et Moscou prend un discret contact avec le gouvernement de Kiev.

Le scénario retenu par la majorité des observateurs est donc la poursuite de cet entre-deux : ni retour au statu quo ante ni aggravation des tensions. Les analystes de la banque britannique Baring Asset Management disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas : "La Crimée restera sous l’influence russe." Surtout après le référendum local du 16 mars sur la demande du Parlement de Crimée d’un rattachement à la mère Russie. Avec une population à 60 % d’origine russe, le résultat ne fait guère de doute. C’est le schéma "géorgien" (rattachement de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud à la Russie en 2008) qui se profile. Les diplomates ont dix jours pour éviter ce qui serait un nouveau casus belli.

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