Politique

Cameroun- Russie : les dessous d’un rapprochement 

La signature, le 12 avril, d’un accord de défense entre Yaoundé et Moscou est le fruit d’une lutte d’influence dans l’entourage du président Biya. 

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Mis à jour le 22 avril 2022 à 18:20

Le président Paul Biya, ici à Yaoundé, le 6 novembre 2018. © Étienne Mainimo/EPA/MAXPPP

Plusieurs choix en matière de coopération et de politique étrangère suscitent de profonds désaccords au sommet de l’État camerounais. Paul Biya est en effet sous la pression d’un groupe issu de l’État-major général de l’armée, représenté par son chef d’État-major particulier, le général de brigade aérienne Emmanuel Amougou.

Le président camerounais s’est tourné vers la Russie pour satisfaire ce clan, qui, partisan de la manière forte face aux insurgés islamistes dans l’Extrême-Nord et aux séparatistes anglophones, s’oppose à un autre clan, mené, lui, par ceux qui sont favorables aux négociations, comme le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh.

Le refus de Christine Lagarde

L’armée, qui combat sur ces deux fronts, a en effet des besoins que l’État, confronté à une crise économique, ne peut financer faute de ressources. L’hypothèse d’un recours à l’emprunt, envisagée en 2017, a été abandonnée quand Christine Lagarde, alors directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), a refusé de donner l’aval de l’institution à un prêt dont une partie aurait pu servir à financer des achats d’équipements militaires à la Russie.

Or, dans le même temps, la coopération bilatérale avec les États-Unis a été interrompue. En février 2019, Washington avait en effet annoncé avoir mis fin à plusieurs programmes d’aide, portant notamment sur la livraison de pièces détachées destinées aux avions de transport militaire américains C-130 appartenant à la flotte camerounaise, de quatre bateaux de patrouille, de neuf véhicules blindés et d’un système radar dans le golfe de Guinée. Cette décision était intervenue à la suite d’allégations faisant état de graves violations des droits de l’homme par l’armée camerounaise.

Selon nos sources, les militaires camerounais jugeaient de toute façon la coopération avec les États-Unis insuffisante, d’autant que les trois cents soldats américains déployés depuis octobre 2015 près de la base aérienne de Garoua (Extrême-Nord) se montraient réticents à partager les informations recueillies lors de leurs missions d’observation aériennes, ainsi que leurs images satellite – les Camerounais adressent le même reproche au dispositif français Barkhane, basé au Tchad.

Pour sortir de cette coopération assortie de conditions contraignantes – liées notamment au respect des droits de l’homme –, le recours à l’aide russe était devenu inéluctable pour le Cameroun. De son côté, Moscou souhaite étendre son influence dans ce pays, première économie de la Cemac.

Le rapprochement entre le palais d’Etoudi et le Kremlin préfigure un échange « matériels et d’équipements militaires contre contrats miniers », comme c’est déjà le cas pour la Russie en Centrafrique ou en Guinée. Cette perspective est pourtant loin de faire l’unanimité.

Une visite très critiquée

Le déplacement du ministre de la Défense, Joseph Beti Assomo, à Moscou, le 11 avril, a ainsi été très critiqué au sein du gouvernement camerounais. Alors que le Kremlin a relancé son offensive dans l’est de Ukraine et que chaque pays doit prendre position face à cette invasion dans un contexte de nouvelle guerre froide, plusieurs responsables, joints par JA, estiment que Beti Assomo aurait dû reporter son voyage. Le ministre se trouvait d’ailleurs encore sur le sol russe lorsqu’une copie de l’accord de défense signé le 12 avril a fuité sur les messageries cryptées.

Contrairement aux militaires, les diplomates camerounais se sont montrés plus habiles, à l’instar de Michel Tommo Monthe, le représentant permanent du Cameroun à l’ONU, qui, au début de mars, a opportunément pris l’avion pour Yaoundé afin de justifier son absence à l’Assemblée générale de l’ONU lors du vote d’une résolution exigeant que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine.