Politique

Crédits à la consommation, trafics d’animaux, revente de chocolat… Les nouvelles sources de financement du terrorisme

Dans « L’Abécédaire du financement du terrorisme », la sénatrice française Nathalie Goulet dresse un inventaire détaillé des méthodes utilisées par les terroristes pour dégager des moyens financiers. Entretien.

Mis à jour le 2 mai 2022 à 10:19

Dans un camp d’entraînement des Shabab, en Somalie. © Farah Abdi Warsameh/AP/SIPA.

« Et si vous financiez le terrorisme à votre insu ? » Telle est la question posée par la sénatrice de l’Orne et vice-présidente de la commission des lois Nathalie Goulet (Union des démocrates et indépendants, centre droit) dans un ouvrage paru le 24 mars 2022, intitulé L’Abécédaire du financement du terrorisme (éditions le Cherche Midi, 19,50 €).

Fruit d’un travail parlementaire de plus de dix ans, cet abécédaire, qui contient de nombreuses illustrations et QR codes, répertorie les principales méthodes utilisées par les jihadistes pour trouver des financements, des plus triviales, comme les kidnappings, aux plus insolites, comme la traite d’animaux ou la vente de chocolat.

 © Nathalie Goulet : L’Abécédaire du financement du terrorisme, Le Cherche Midi

© Nathalie Goulet : L’Abécédaire du financement du terrorisme, Le Cherche Midi

« La création de l’État islamique dans les zones irako-syriennes a apporté, à partir de 2014, son lot de nouvelles pratiques de financement, déroutantes pour les États comme pour les institutions internationales, qui n’étaient préparés ni aux attaques ni à leurs ripostes », explique la sénatrice.

En somme, les autorités doivent faire face à une conjonction de facteurs, à savoir le caractère « low cost » du terrorisme, car peu coûteux, ainsi que la facilité croissante pour les protagonistes d’acquérir de l’argent grâce à la diversification de leurs procédés.

Nathalie Goulet juge par ailleurs que l’addition de la corruption et de la mauvaise gouvernance compromet la lutte contre le terrorisme, et affirme qu’il existe un lien indéfectible entre narcotrafic et terrorisme.

« La créativité des délinquants n’a d’égale que leur cupidité », écrit-elle. En témoigne, par exemple, la livraison, en provenance de sociétés écrans, d’une cargaison de 23 tonnes de barres de chocolat à destination du Hamas et destinées à la revente.

Pour Jeune Afrique, l’auteure revient sur la conclusion de ses travaux et évoque les grands chantiers de la lutte contre le financement du terrorisme.

Jeune Afrique : Vous affirmez qu’il a fallu attendre les attentats de 2001 pour voir apparaître une législation sur le financement du terrorisme. Depuis, dites-vous, nous sommes engagés dans une « guerre de l’obus et du blindage ». Que voulez-vous dire ?

Nathalie Goulet : C’est exact, ces événements ont permis de placer l’identification du financement comme un sujet à part entière de la lutte contre le terrorisme.

Depuis ces épisodes, nous sommes dans une logique constante d’adaptation aux nouveaux moyens que trouvent les terroristes pour se financer, d’où cette logique du « blindage », que nous améliorons à chaque nouvelle attaque terroriste. Dans ce domaine, il est difficile de déterminer à l’avance les coups à venir.

La thématique du terrorisme permet-elle de fédérer et de dépasser les réticences des États à communiquer certaines informations et données sensibles ?

Des progrès spectaculaires en matière de coopération ont été réalisés. La création de la cellule de renseignement financier Tracfin, désormais intégrée à la communauté du renseignement, a permis d’accomplir un travail important et a été copiée dans de nombreux pays.

Par ailleurs, la coopération bancaire, qu’il faut continuer de renforcer, est infiniment plus solide que celle de ces dernières années.

La France est à l’initiative de plusieurs conférences sur le sujet. Parvient-elle à entraîner les autres pays derrière elle ? Y compris ceux qui se sentent moins concernés ?

Nous avons fait d’une pierre deux coups et beaucoup progressé contre la fraude fiscale en luttant contre le financement du terrorisme.

En 2018, la France a organisé une grande conférence intitulée « No money for terror » [Pas d’argent pour la terreur, NDLR]. Il y a eu beaucoup de déclarations d’intention, mais les actes n’ont pas toujours été à la hauteur, notamment en ce qui concerne la lutte contre les paradis fiscaux.

Cependant, cela ne veut pas dire que rien n’a été fait, bien au contraire. Beaucoup d’attentats ont été déjoués, et des progrès substantiels ont été réalisés dans plusieurs domaines, comme dans la mobilisation ou le recrutement de personnel.

Quels sont les grands axes à suivre ces prochaines années ?

Il existe plusieurs sujets qui auraient déjà dû être traités. Le 23 septembre 2009, le président Sarkozy déclarait que « les paradis fiscaux, c’est fini ». Or c’est loin d’être le cas. Au contraire, ils n’ont cessé de fleurir ces dernières années.

Les paradis fiscaux, le blanchiment d’argent, la corruption, de même que la délinquance financière sont autant de thèmes transversaux sur lesquels nous devons légiférer pour réduire, à une échelle macro, le financement du terrorisme.

Car nous avons fait d’une pierre deux coups et beaucoup progressé contre la fraude fiscale en luttant contre le financement du terrorisme.

Il faudra également continuer de sanctionner certaines entreprises, comme Ericsson ou Lafarge, qui ont payé l’État islamique pour pouvoir continuer à opérer en Syrie et en Irak.

Vous expliquez que l’Afrique de l’Ouest, en particulier le Mali, le Burkina et le Niger, sont des « réservoirs actifs de terroristes » au plus proche de l’Europe. Dans ce contexte, comment jugez-vous le retrait de Barkhane du Mali ?

Il y a un grand désamour de la France au Mali. Mais bien que les résultats n’aient pas été extraordinaires, la situation aurait été pire sans l’opération Barkhane.

Concernant le retrait, il s’agit d’une décision politique. La stabilité de la région devra passer par une coopération massive entre les pays qui la composent. Il faudra aussi être vigilant sur l’aide internationale accordée à ces pays pour les aider à assurer la sécurité et qui peut parfois être détournée ou mal ciblée.

Comme l’a dit l’ancien président de la commission de la défense de l’Assemblée nationale du Burkina Faso, Mamadou Diallo, les jihadistes de cette zone sont davantage des grands délinquants et criminels que des jihadistes à proprement parler. Simplement, ils utilisent la religion pour commettre des actes de criminalité organisée. Qu’on en juge par la nature de leurs méfaits : kidnappings, trafic d’or, etc.

Il existe une forme d’union nationale sur les sujets liés au terrorisme

Quels sont les pays d’Afrique en pointe dans la lutte contre le terrorisme ?

Beaucoup de pays ont des problèmes de structure politique et sont confrontés à la fois à une situation politique difficile et à une montée de l’islamisme. Malgré tout, la coopération existe. À titre d’exemple, la France entretient une très bonne coopération avec le Maroc.

Le sujet de la drogue est très lié à celui du terrorisme, pour des raisons de financement, mais aussi parce qu’il existe, selon vous, un lien avec la radicalisation. Quelles perspectives pourrait offrir la légalisation du cannabis en France ?

À titre personnel, je ne crois pas à l’équation qui voudrait que le trafic cesse dès lors qu’on légaliserait. Les réseaux sont extrêmement bien organisés et prospères.

Sur la drogue, le sujet n’est pas celui de la légalisation, mais celui du retour des talibans et de la porosité en Asie centrale permettant le trafic de drogue en provenance d’Afghanistan. Il faudrait penser à un Frontex [l’agence européenne de protection des frontières, NDLR] autour de l’Afghanistan pour contrer le trafic d’opium.