Politique

Burkina Faso : même condamné, Blaise Compaoré souhaite rentrer d’exil

L’ancien président espère revenir chez lui sans être inquiété malgré la peine de prison à perpétuité dont il a écopé à l’issue du procès Sankara.

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Mis à jour le 26 avril 2022 à 17:20

Blaise Compaoré à Bruxelles, le 15 mai 2013. © Thierry Charlier/AFP

Il n’était pas présent à l’ouverture de son procès, le 11 octobre dernier. Sans grande surprise, il ne l’était pas davantage pour le verdict, six mois plus tard. Ce 6 avril, c’est dans sa villa cossue de Cocody-Ambassades, à Abidjan, que Blaise Compaoré a appris qu’il était condamné à une peine de prison à perpétuité pour avoir participé à l’assassinat de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, le 15 octobre 1987. L’ancien président a été formellement reconnu coupable d’« attentat à la sûreté de l’État » et de « complicité d’assassinat » par le tribunal militaire de Ouagadougou. Gilbert Diendéré et Hyacinthe Kafando, les deux autres principaux co-accusés, écopent eux aussi de peines de prison à vie. Trente-quatre après le meurtre de Sankara, la justice a enfin dit sa vérité dans cette affaire emblématique.

Pourtant, rien ne prouve que le tombeur de l’icône panafricaine finira ses jours dans une geôle burkinabè. En exil en Côte d’Ivoire depuis qu’il a été chassé de la présidence, en 2014, Blaise Compaoré ne risque pas d’être extradé par son hôte, Alassane Ouattara. Pour le chef de l’État ivoirien, hors de question de lâcher son camarade de longue date. Blaise Compaoré a d’autant moins à craindre qu’il a acquis la nationalité ivoirienne de son épouse, Chantal.

Mal du pays

L’extradition est également inimaginable parce que Ouattara n’ignore rien des soucis de santé de son protégé. Ces derniers mois, le « beau Blaise » a perdu de sa superbe. Difficile de savoir précisément de quoi il souffre, mais tous ses interlocuteurs font le même diagnostic : s’il se porte plutôt bien physiquement, son esprit commence à donner des signes de faiblesse. Propos parfois confus, absences, trous de mémoire… Une opération au cerveau subie début 2021, au Qatar, n’y a rien fait. Compaoré, qui a fêté ses 71 ans le 3 février dernier, n’est plus aussi lucide qu’il l’était. « Il a la santé d’un homme de son âge », concède pudiquement l’un de ses intimes. Un autre, qui l’a vu récemment, rapporte qu’il « a quelque vides », mais pas de quoi « l’empêcher d’avoir de longs entretiens ».

De quoi peut-il bien parler avec les quelques proches auxquels il ouvre encore sa porte ? À ses confidents, Blaise Compaoré ne cache pas sa lassitude face à la vie en exil et son mal du pays. Poussé à la démission par la rue, l’ancien président n’espère plus qu’une chose : rentrer au Burkina pour y finir sa vie. C’est pourtant impossible tant que cette peine de prison à perpétuité plane au-dessus de lui comme une épée de Damoclès. S’il rentre, ce sera seulement en ayant obtenu la garantie que ni lui ni ses proches ne seront inquiétés.

L’atout Damiba

Avant l’ouverture du procès, le clan Compaoré avait tenté, avec l’appui d’Alassane Ouattara, de trouver un accord avec les autorités burkinabè pour solder ce dossier qui empoisonne les relations entre les deux voisins. Sans succès. Le chef de l’État Roch Marc Christian Kaboré, au pouvoir jusqu’au putsch de janvier dernier, refusait tout arrangement pour son prédécesseur. « S’il rentre, il passera par la case justice », avait-il l’habitude de répéter à ce sujet. Quitte à envisager ensuite une amnistie ou une grâce présidentielle au nom de la réconciliation nationale.

Le 11 octobre 2021, le procès de l’assassinat de Thomas Sankara s’est donc ouvert à Ouagadougou, au grand dam de l’entourage de Compaoré. Pour ses partisans, il s’agit d’un « procès politique » joué d’avance. Mais, le 24 janvier, tout bascule. Par un coup d’État militaire, Paul-Henri Sandaogo Damiba prend le pouvoir. Le lieutenant-colonel est un ancien du régiment de sécurité présidentielle (RSP), une unité qui était considérée comme la garde prétorienne de Compaoré. 

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Sur les bords de la lagune Ébrié, les pro-Compaoré jubilent. Ceux qu’ils ont toujours tenus pour responsables de leur chute viennent, à leur tour, de mordre la poussière ouagalaise. Ce changement de régime fait renaître en eux l’espoir d’un retour de Blaise Compaoré au Burkina Faso. « Les militaires ont pris le pouvoir parce que notre pays a sombré dans des profondeurs abyssales. Ce sont des gens responsables, qui savent ce qu’il faut faire pour redresser la situation, à commencer par la réconciliation nationale. Sans nation soudée, il sera impossible pour eux de refonder l’État », clame un proche de Compaoré.

Une amnistie ?

Selon l’un de ses interlocuteurs, Damiba serait désireux de régler le cas de l’ancien chef d’État comme Kaboré l’avait lui-même envisagé en son temps. La défense de Blaise Compaoré joue ainsi l’apaisement et assure qu’elle ne formulera aucun recours contre sa condamnation devant une cour africaine ou internationale. « Nous en resterons là, car nous nous inscrivons dans un processus de réconciliation qui nous paraît nécessaire et pour lequel nous avons des gages de réciprocité », assure Me Pierre-Olivier Sur, l’avocat français de Compaoré, qui assure que son client n’a « plus aucune ambition politique ».

À peine condamné, l’ancien président pourrait-il être prochainement amnistié ou gracié ? L’hypothèse fait bondir activistes, militants et proches des victimes. « Si tel devait être le cas, ce serait une faute grave, car cela reviendrait à légitimer l’impunité », dénonce Mariam Sankara, la veuve de Thomas, qui s’est battue pendant plus de trois décennies pour que la justice fasse son travail après l’assassinat de son mari.

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En réhabilitant Compaoré, Damiba et les autorités de transition s’attireraient de nombreuses critiques. Un risque à relativiser, selon un partisan de l’ancien président. « Des critiques ? Pas tant que ça. Ceux qui aiment faire du bruit vont s’indigner, mais la majorité est silencieuse. Les Burkinabè se préoccupent d’abord du retour de la paix. »

Reste à savoir si un retour de Blaise Compaoré permettrait de pacifier un pays assailli par les groupes jihadistes. Rien n’est moins sûr, même si son entourage se plaît à rappeler que, à l’époque où l’ancien président était au pouvoir, le pays des hommes intègres faisait figure d’îlot de stabilité au cœur d’un Sahel chancelant. « La réconciliation nationale ne peut se résumer au seul cas de Blaise Compaoré dans le dossier Sankara, estime Zéphirin Diabré, ancien ministre chargé de cette question sous la présidence de Kaboré. Il y a bien d’autres enjeux à appréhender pour réconcilier les Burkinabè, à commencer par une discussion avec ceux qui ont rejoint les groupes jihadistes. »