Politique

Tunisie : quand Habib Bourguiba s’invite dans le débat Macron-Le Pen

Lors du débat de l’entre-deux-tours de la présidentielle française, Marine Le Pen a réaffirmé que l’ex-président tunisien avait interdit le port du voile dans la rue. Une erreur historique que le président-candidat Emmanuel Macron n’a pas manqué de pointer.

Mis à jour le 21 avril 2022 à 16:07

Lors de l’épreuve du baccalauréat, en 1957, à Tunis. © Studio Kahia

Le nom de l’ancien président de la Tunisie et fondateur de l’État moderne aura donc été cité deux fois lors de la campagne pour la présidentielle française, dont le second tour aura lieu ce 24 avril. Une première fois le 12 avril, quand la candidate du Rassemblement national Marine Le Pen déclare sur France Inter : « Excusez-moi, mais Monsieur Bourguiba avait interdit le voile en Algérie. »

Une déclaration doublement erronée, largement moquée depuis par les internautes. Et pour cause : Habib Bourguiba a été le président de la Tunisie et ladite interdiction n’a jamais concerné le port du voile dans l’espace public.

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Lors du débat de l’entre-deux-tours, le 20 avril, la candidate d’extrême droite, admettant que sa « langue avait fourché » quant à la nationalité de Habib Bourguiba, en a pourtant rajouté une couche en réaffirmant que le président tunisien avait interdit le voile dans l’espace public, mesure qu’elle propose d’adopter en France si elle est élue présidente de la République. 

Que disent les circulaires ?

Face à la montée de l’islamisme en Tunisie dans les années 1970 et 1980, le gouvernement a bien promulgué une série de circulaires allant dans le sens d’un abandon progressif du port du voile. Une interdiction issue d’un projet politique plus global de modernisation du pays. Mais qui n’a jamais impliqué l’interdiction du port du voile dans la rue. 

Pour Bourguiba, le voile symbolise les obstacles au développement et contrarie le projet d’État national moderne

Une des principales mesures, la circulaire n°108, a été émise par le ministère de l’Éducation le 18 septembre 1981. Elle concernait l’interdiction du port du voile dans les établissements d’enseignement secondaire et primaire, et faisait allusion à « l’habit confessionnel ».

À l’époque, plusieurs organisations et publications s’étaient opposées à cette circulaire, dénonçant une « atteinte aux libertés individuelle et collective », ainsi que des « risques de dérive autoritaire ».

Le 12 août 1987, une nouvelle circulaire évoque la volonté d’homogénéiser les tenues vestimentaires des fonctionnaires des deux sexes. Ce n’est qu’en décembre 1991 que ces dispositions s’étendront au secteur privé.

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Du point de vue de Habib Bourguiba, le voile symbolise les obstacles au développement et contrarie le projet d’État national moderne. C’est dans cette perspective d’émancipation de la femme tunisienne que Bourguiba promulgua, dès 1957, le Code du statut personnel (CPS), qui abolit notamment la polygamie et la répudiation. L’âge minimal du mariage est porté à 17 ans pour les femmes en 1964 et l’avortement autorisé dès 1965.

Revirement idéologique

Pourtant, cette position visant à décourager le port du voile, Habib Bourguiba ne l’a pas toujours défendue. En janvier 1929, lors d’une conférence de l’association culturelle L’Essor, Bourguiba défend le port du voile comme partie intégrante de « la personnalité tunisienne ».

En décembre 1957, il qualifie publiquement le voile d’« épouvantable chiffon »

Pour lui, maintenir le voile dans la société tunisienne, c’était préserver le patrimoine, protéger l’identité nationale, menacée par l’hégémonie culturelle de la puissance coloniale. Mais avec l’indépendance, en 1956, l’ancien président opère un virage idéologique majeur sur le sujet.

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En décembre 1957, il qualifie publiquement le voile d’« épouvantable chiffon » et déclare : « Le gouvernement ne saurait rester indéfiniment passif devant ce mauvais vouloir qui se dresse comme un obstacle dans la voie d’une grande réforme. Il s’agit d’élever le niveau de ce peuple tout entier, hommes et femmes. »