Politique

Côte d’Ivoire : Didier Drogba, l’anti-Samuel Eto’o ?

L’ancienne gloire du football ivoirien se présente ce 23 avril à l’élection à la présidence de la Fédération ivoirienne de football (FIF). Il rêve d’un destin à la Samuel Eto’o, élu fin 2021 à la tête de la Fecafoot. Mais le match est loin d’être gagné.

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 23 avril 2022 à 14:25

Didier Drogba lors d’une conférence de presse pour défendre sa candidature à la présidence de la Fédération de football de Côte d’Ivoire, le 18 avril 2022 à Abidjan. © ISSOUF SANOGO/AFP

Le ciel est bleu azur. Il fait beau et terriblement chaud. Jean, sneakers et t-shirt noir, Didier Drogba s’essaie au basket. L’ancien footballeur reçoit le ballon du président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwuni Adesina. L’immense basketteur d’origine congolaise Dikembe Mutombo se tient à ses côtés. Du haut de son mètre 88, Drogba paraît bien petit. Son tir au-delà de la ligne des trois points échoue sur l’arceau du panier.

Pas de quoi décevoir les centaines d’enfants présents. Ils n’ont d’yeux que pour leur idole et s’époumonent « Drogba, Drogba ». Ce 7 mars, l’ex-international ivoirien participe à l’inauguration d’une nouvelle académie de basket-ball au sein de l’orphelinat de Bingerville, une commune d’Abidjan.

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L’événement est parrainé par son ami Masai Ujiri, président du club des Toronto Raptors (une franchise de NBA) et de la Fondation Giants of Africa. Disponible, humble, « DD11 », comme il est surnommé, paraît serein. Presque heureux. Difficile d’imaginer que se joue au même moment un tournant important de son après-carrière.

Défiance et rancœur

Changement de cadre et d’ambiance un peu plus d’un mois plus tard. Le 18 avril, Didier Drogba lance officiellement sa campagne de candidat pour l’élection à la présidence de la Fédération ivoirienne de football (FIF). Pas toujours à l’aise devant le micro, il bute sur certains mots, cherche à se justifier.

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« Je suis conscient que le changement fait peur. Je suis candidat pour rendre justice aux acteurs du football. Même à ceux qui ont été instrumentalisés et qui sont contre moi », lance-t-il sanglé dans un costume bleu nuit, devant sa communicante et compagne Gabrielle Lemaire, ses soutiens comme l’ancien ministre des Sports Alain Lobognon et le général Michel Gueu.

Drogba, qui n’a pas répondu aux sollicitations de Jeune Afrique, est sur la défensive. C’est que depuis deux ans, le scrutin – initialement prévu en 2020, il aura lieu le 23 avril à Yamoussoukro – tourne au mélodrame avec sa candidature comme principale pierre d’achoppement. D’abord retoquée par la commission électorale, elle a finalement été acceptée après une intervention de la Fédération internationale de football association (Fifa).

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Malgré cela, il ne fait pas figure de favori parmi les six candidats en lice, loin de là. Et sauf grande surprise, la victoire devrait se jouer entre Sory Diabaté, vice-président de la Fédération et président de la Ligue professionnelle de football, et Idriss Diallo, ancien numéro deux de la FIF.

Comment celui qui fut l’idole d’un peuple peut-il se retrouver dans une situation si inconfortable ?

Drogba n’a d’ailleurs pas participé au débat télévisé entre les concurrents, organisé par la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne (RTI) le 20 avril, officiellement en raison d’un agenda chargé. Alors que ses deux principaux adversaires échangeaient, il était interrogé par Life TV, une chaine privée. Dans un communiqué, la RTI a expliqué avoir été prévenue seulement cinq minutes avant le début de son débat de l’absence de l’ancien attaquant.

Opportunisme

Comment celui qui fut l’idole d’un peuple peut-il se retrouver dans une situation si inconfortable ? Comment la candidature de l’homme le plus populaire de Côte d’Ivoire a-t-elle pu faire l’objet d’autant de remous ? D’où vient cette rancœur de la part du football ivoirien à son encontre ?

Tout au long de la campagne, il n’aura jamais réussi à se départir de cette image d’homme distant, voire hautain. De nombreux acteurs locaux lui reprochent de s’être impliqué trop tard, par opportunisme. « C’est un mauvais procès. Quand on est en équipe nationale, on aide. Didier a fait des choses sans le crier sur tous les toits », rétorque l’un de ses proches collaborateurs.

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« On a voulu me coller une image parce que je suis rentré au pays il y a trois ans seulement. Certes, j’ai commis des erreurs car je ne maîtrisais pas les codes. Mais croyez-moi, j’apprends vite », a répondu l’intéressé lors de l’ouverture de sa campagne.

Heureux businessman

Quand il prend officiellement sa retraite en novembre 2018, Drogba n’imagine pas encore s’investir dans le football ivoirien. Il a joué son dernier match avec les Phoenix Rising, une équipe de deuxième division nord-américaine dont il est également actionnaire.

Son après-carrière de footballeur, il la prépare depuis plusieurs années. Celui qui depuis 2004 a investi massivement dans l’immobilier, notamment à Abidjan et à Bamako, la capitale malienne d’où est originaire son ex-épouse Lala Diakité Drogba, s’imagine faire du conseil dans le milieu du football et de la philanthropie avec sa fondation.

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En 2014, il fait officiellement son entrée dans le monde des affaires en intégrant, grâce à l’appui de l’ancien Premier ministre Hamed Bakayoko, le capital de la Société des mines d’Ity (SMI), qui exploite alors un gisement d’or dans l’ouest du pays,. Il est alors associé à Idriss Diallo, un de ses adversaires actuels dans la course à la FIF.

Quelques mois plus tard, les deux hommes créent Keyman Investment qui regroupe leurs sociétés respectives, DYD international Holding et Emerging Finance SARL, et dont Diallo est l’administrateur. Drogba et Diallo revendront leurs parts cinq ans plus tard, en faisant un profit considérable.

Projet individuel

Alors quand en 2018, plusieurs membres de l’Association des Footballeurs ivoiriens (AFI), dont il fût un des membres fondateurs, le sollicitent pour qu’il soit leur candidat à la présidence de la FIF, Drogba décline. « Il les a négligés et ne voulait même pas les prendre au téléphone », précise un de ses anciens associés. « Ce n’était pas le moment et il ne voulait pas se mêler de la guerre qui avait alors lieu dans le football ivoirien », répond un proche de Drogba.

À sa retraite en 2018, il s’imagine faire du conseil dans le  milieu du football et de la philanthropie avec sa fondation

« C’est lorsque Sidy Diallo a décidé de ne plus se présenter que Drogba a choisi d’être candidat. Mais c’était trop tard, on avait déjà choisi notre candidat. Le problème, c’est que le projet de Didier est individuel. Quand une personne fait partie d’une association, la première des choses c’est d’approcher ses membres pour étaler son projet. Ça n’a pas été le cas avec lui », expliquera l’ancien joueur Cyrille Domoraud en 2020. Le choix de l’AFI s’était entre temps porté sur Idriss Diallo.

Grand timide contre gars du peuple

Personne ne sait vraiment ce qui a fait changer d’avis Didier Drogba. Son entourage met en avant son envie d’aider le football ivoirien, d’avoir un impact dans son pays. A-t-il espéré que la présidence de la FIF lui servirait de strapontin pour briguer un poste important à la Fifa ? S’est-il inspiré de l’exemple de Samuel Eto’o, élu en décembre 2021 à la tête de la Fecafoot ?

La comparaison entre les deux hommes qui se sont longtemps partagés l’affiche du football africain est tentante. Ils ont pourtant peu de points communs. L’ancien international camerounais s’est certes lui aussi attaqué à une fédération en crise. Seidou Mbombo Njoya avait accédé au poste de président en 2018, mais son élection, contestée par plusieurs acteurs du football camerounais, avait été annulée mi-janvier par le Tribunal arbitral du sport (TAS). Malgré tout, il est resté en poste, avec pour mission de travailler à l’organisation d’une nouvelle élection.

Eto’o, c’est Bernard Tapie. Drogba, plutôt Edouard Balladur, analyse un membre de la FIF

Mais à la différence de l’ivoirien, Eto’o est impliqué dans le foot camerounais depuis très longtemps. Il a fait l’effort de faire amende honorable auprès de ses anciens coéquipiers. Il avait avec lui le pouvoir politique, alors que celui d’Abidjan a décidé de rester neutre. Eto’o avait enfin la Fifa contre lui quand l’instance internationale est favorable à la candidature de Drogba.

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« Drogba est un grand timide. Il a du mal à fédérer, au contraire de Samuel Eto’o, qui est un gars du peuple. Eto’o, c’est Bernard Tapie. Drogba plutôt Edouard Balladur », analyse un membre de la FIF.

Anti-système

Pour convaincre, Didier Drogba a joué la carte du candidat anti-système. « Il y a beaucoup d’intérêts dans le football ivoirien. Ce milieu est aux mains d’un petit groupe d’une sorte de cartel du football. Tout est fait pour que la fédération reste entre les mains de cette caste », dénonce un proche de Drogba.

De fait, Sory Diabaté et Idriss Diallo étaient tous les deux membres de la FIF ces dix dernières années, dont la mauvaise gestion a été épinglée. Un audit des comptes de la fédération sur les exercices 2019 et 2020 réalisé en 2021 par le cabinet Ernst & Young a fait état d’un trou de trésorerie de 4,5 milliards de Francs CFA.

Sory Diabaté et Idriss Diallo étaient membres de la FIF quand sa mauvaise gestion a été épinglée

Le document dresse une liste de frais de mission, d’hébergements, d’eau… surévalués et non-justifiés. Tous les candidats ont d’ailleurs dû se soumettre aux résultats d’une enquête de probité diligentée par la Fifa et dont les résultats ne seront divulgués qu’après l’élection du prochain président de la Fif. Le joker de Drogba ?

Pour l’accompagner et former le comité exécutif que chaque candidat a dû former, Didier Drogba a fait le choix de s’entourer en majorité d’hommes et de femmes au pedigree flatteur mais qui évoluent en marge du football ivoirien. On retrouve parmi eux Jean-Louis Mennan, directeur général d’Orange Bank Africa, Marc Wabi, directeur général de Deloitte en Côte d’Ivoire, les banquiers Charles Kié et Daouda Coulibaly, ou encore Maférima Bamba-M’bahia, la directrice générale adjointe des impôts, et Malékha Mourad-Condé, directrice générale de la société publique Côte d’Ivoire-Tourisme, par ailleurs mariée à l’un des neveux d’Alassane Ouattara.

Didier Drogba a fait le choix de s’entourer d’hommes et de femmes qui évoluent en marge du football ivoirien

L’une des pierres angulaires du système Drogba est Paul Ledjou. Spécialiste en communication et en marketing, il avait été nommé en septembre 2019 directeur adjoint de Goals For Africa (GFA), le groupe de l’ex-capitaine de la sélection ivoirienne chargé de gérer ses investissements. Diplômé de HEC Paris, il était jusque-là l’un des piliers du groupe de communication Voodoo, le groupe du publicitaire Fabrice Sawegnon, pour lequel il a travaillé pendant près de quinze ans.

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« Les membres de sa liste sont tous de très bons gestionnaires. Ils ont de forts réseaux, il y a quelques francs-maçons parmi eux mais presque aucun dirigeant de club. Or, ce sont ces derniers qui votent », résume un bon connaisseur du foot ivoirien.

La campagne menée par Drogba ces dernières semaines paiera-t-elle ses fruits ? « Je pense que j’ai toutes les chances de gagner cette élection », a tout de même lancé Didier Drogba le 18 avril. Et s’il échoue ? « La vie continuera. Il a sa fondation et ses affaires. Cette élection n’aura été qu’une étape », explique l’un de ses proches. Une étape avant de retenter l’aventure dans quatre ans ?