Politique

Tunisie : Nabil Karoui, mauvais payeur ?

En exil, l’homme politique, et candidat malheureux à la présidentielle de 2019, continue de louer une résidence de luxe à Carthage. Montant des impayés, selon la justice : plus de 40 000 euros.

Réservé aux abonnés
Par - à Tunis
Mis à jour le 25 novembre 2022 à 16:13

Nabil Karoui. © Nicolas Fauque pour JA

Il est 13 heures passées quand une dame sort d’une villa cachée par d’immenses arbres qui débordent du portail d’entrée. Elle vient s’assurer que la bâtisse située à deux pas du Palais présidentiel de Carthage reste salubre et qu’elle n’est pas la proie de cambrioleurs. C’est que les 1 800 m² de terrain, comprenant, selon leur propriétaire, une villa de trois étages avec 8 chambres à coucher, 5 salles de bain et une piscine de 70 m², ont de quoi attirer les convoitises.

« L’habitation a le standing des résidences d’ambassadeurs logeant à Carthage », explique Saber Hachani, manager de l’agence immobilière Home Sweet Home. La villa en question est celle où vivaient, depuis le 15 mars 2018, l’ancien candidat à l’élection présidentielle et homme d’affaires Nabil Karoui et sa famille avant sa fuite pour l’Algérie puis l’Europe à l’été 2021.

Pour l’employée, même si les volets sont clos depuis des mois, la maison louée 13 000 dinars net par mois (environ 4 000 euros, auxquels s’ajoutent 5 % d’augmentation annuelle) reste la demeure de Nabil Karoui et de sa femme, Salwa, ainsi que celle de leurs enfants.

Vous avez des informations sensibles d'intérêt public et des documents confidentiels à nous envoyer ?

Loyers impayés

Pourtant, même si la famille revenait en Tunisie, il n’est pas sûr qu’elle puisse jouir à nouveau de la quiétude de cette rue offrant une splendide vue sur la Méditerranée. Car, selon le tribunal de première instance de Tunis, les prestigieux locataires ont 138 135,350 dinars (près de 42 500 euros) de loyers et d’impôts afférents impayés.

À Lire Tunisie : le récit de la fuite des frères Karoui

En décembre 2021, le juge a autorisé, à titre conservatoire, les propriétaires à sceller les biens restés à l’intérieur de la maison en attendant un éventuel remboursement. La chambre des référés du tribunal de première instance de Tunis avait déjà obligé la famille Karoui à s’acquitter, le 7 mai 2021 – avant même le départ précipité de Nabil Karoui – de près de 124 000 dinars (38 000 euros) pour des loyers impayés s’étalant du 15 avril 2019 au 15 mars 2021.

Selon le bail, le locataire n’est pas Nabil Karoui, mais Real Estate, une société à responsabilité limitée (SARL) créée le 25 avril 2006 par lui-même et son frère, Ghazi, également en fuite. Aujourd’hui, selon le Registre national des entreprises, la société comprend trois membres : Nabil Karoui, Ghazi Hantous et Wajih Abdennour. Jeune Afrique n’a pas réussi à joindre le cofondateur de Nessma TV.

Malheureusement, ne pas payer son loyer, ce n’est que trop classique en Tunisie, quel que soit le niveau de vie… »

En tant que commissaire aux comptes de la société, Ghazi Hantous affirme n’avoir légalement pas le droit de faire de commentaire. Pour Wajih Abdennour, qui est, par ailleurs, directeur de production de l’agence de publicité Karoui&Karoui, cette affaire n’en est pas une : « Ce ne sont pas des impayés, mais des retards de paiement dus à des circonstances bien particulière : la détention de Nabil [du 23 août au 9 octobre 2019 et du 24 décembre 2020 au 15 juin 2021 pour soupçons de blanchiment d’argent, ndlr], les difficultés économiques de la société dues au Covid-19 et un secteur de la communication en chute libre.

Les décisions de justice sont seulement provisoires, au cas où nous ne payerions plus du tout. Mais nous essayons d’être à la hauteur de nos engagements. Nous avons donné un chèque de 16 000 dinars [4 863 euros] il y a un mois et nous avons proposé un échelonnement de paiement avalisé par la banque. Mais Moncef Cheikhrouhou fuit nos propositions. Je n’arrive pas à comprendre. »

« Je loue, je m’attends donc à recevoir les loyers comme prévu par le contrat, répond Moncef Cheikhrouhou, propriétaire de la villa. J’ai également des emprunts à honorer, j’ai donc besoin de cet argent. Malheureusement, ne pas payer son loyer, ce n’est que trop classique en Tunisie, quel que soit le niveau de vie. »

L’économiste, ancien élu de l’Assemblée constituante et fils de Habib Cheikhrouhou, fondateur du groupe de presse Dar Assabah, déplore également, « en tant que patriote », le volet fiscal de cette affaire.

Situation fiscale « en défaut »

Le bail stipule que « tous impôts, taxes et retenues légales [qui] restent à la charge exclusive du locataire. Ainsi, le locataire payera une retenue à la source au titre de l’impôt sur le loyer selon le barème en vigueur, et qui sera versée directement par le locataire au ministère des Finances contre un certificat de retenue à la source qui sera remis au propriétaire ».

Or, selon les calculs de la famille Cheikhrouhou, le fondateur du parti libéral Qalb Tounes (« Au cœur de la Tunisie », arrivé deuxième aux élections législatives de 2019) a négligé de remettre à son père 43 certificats mensuels de retenus à la source pour un montant total de près de 90 000 dinars (27 500 euros) et que l’État pourrait réclamer en retour au propriétaire.

« Les retenus à la source, c’est réglé », affirme Wajih Abdennour sans plus de détails

Au 20 mai 2021, le registre national des entreprises indiquait d’ailleurs pour Real Estate une situation fiscale « en défaut depuis plus de 24 mois ». Mention qui a disparu depuis. Un accord d’échelonnement a probablement été trouvé entre la société et le fisc.

À Lire Tunisie-Affaire Nabil Karoui : quand Salwa Smaoui dénonce « un dossier monté de toutes pièces »

« Les retenus à la source, c’est réglé », affirme Wajih Abdennour sans plus de détails. Les deux avocats successifs de la SARL, Mohamed Zaanouni et Ramzi Ben Deya, n’ont pas apporté plus d’informations. Le premier est « en voyage à l’étranger pour une durée indéterminée et injoignable », selon son cabinet.

Quant au second, joint par téléphone, il n’a pas souhaité répondre. Pour la justice, en tout cas, la question ne semble pas réglée puisqu’elle a pris en compte ces retenus à la source manquantes dans son calcul pour estimer le montant des biens que les propriétaires pouvaient saisir dans la villa. Maître Kais Baltaji, l’avocat des Cheikhrouhou, a déposé le 22 avril une ordonnance sur requête pour la vente des biens saisis.