Politique

Municipales françaises : qui va perdre, qui va gagner ?

La défaite de la gauche (au pouvoir) lors des élections municipales en France ne fait guère de doute. Mais la victoire de la droite, engluée dans les affaires, est loin d’être assurée. Va-t-on vers celle des extrêmes ? Ou vers celle de l’abstention ?

Mis à jour le 18 mars 2014 à 17:14

Des affiches de l’UMP. © FRED DUFOUR / AFP

Anticipation pour la droite de la grande revanche présidentielle programmée pour 2017 ? Ou espoir pour la gauche d’éviter la débâcle annoncée ? Les élections municipales françaises des 23 et 30 mars gardent une part d’incertitude qui devrait maintenir jusqu’au bout un relatif suspense.

La défaite de la majorité apparaît certaine. Tout va dépendre de son ampleur, très difficile à prévoir dans cette démocratie française unique au monde avec ses 37 000 villes et villages qui opposent à l’analyse globale autant de particularismes. De ses études quotidiennement réactualisées, l’Ifop conclut à des élections "imprévisibles", ne serait-ce qu’en raison de l’extrême diversité des évolutions urbaines qui ont transformé à mesure la géopolitique. Le diagnostic de l’institut explique la prudence, pas seulement tactique, des chefs de parti, également soucieux de ne pas aider à la mobilisation du camp adverse par des fanfaronnades intempestives. Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, renseigné jour après jour par ses préfets et leurs grandes oreilles, n’est pas moins circonspect et pose la question qui conditionne toutes les autres : les Français vont-ils voter local ou national ? Et dans quelles proportions ?

Au siège du Parti socialiste (PS), on table sur un rapport un tiers "national", nettement hostile, et deux tiers "local", présumés favorables, tout en soulignant la difficulté de mesurer précisément cet inconstant critère. François Hollande lui-même, après avoir encouragé ses ministres à s’engager sur le terrain, a tenu à les prévenir : "N’allez pas imaginer que les résultats seront déconnectés de la situation nationale."

Quelles que soient les divisions, les rivalités et les haines qui fermentent dans le vide laissé par le départ de Nicolas Sarkozy, l’Union pour un mouvement populaire (UMP) applique partout avec discipline le mot d’ordre : si vous ne voulez plus de Hollande et de sa politique, faites-le battre en battant ses candidats. Une correction punitive pour une correction de trajectoire, sans aucune illusion sur les chances que la première entraîne la seconde. Mais en ces temps de méfiance généralisée, il s’agit moins de convaincre que de rameuter en ratissant le plus large possible. C’est avec la même stratégie qu’aux précédentes municipales, en 2008, la gauche avait dépouillé la droite de toutes ses conquêtes de 2001, devenant pour la première fois majoritaire depuis la réélection de François Mitterrand, en 1988.

De nouveau, les situations s’inversent, avec toutefois une notable différence : la crise de confiance a pris une telle dimension qu’elle expose de plus en plus les deux grandes familles rivales à la même réaction de rejet pour le seul bénéfice de leurs extrêmes. Quel sera l’effet de cette commune érosion sur le rapport des forces, alors que la droite est soupçonnée par les deux tiers des Français d’être incapable de mieux faire dans l’hypothèse où elle reviendrait au pouvoir ? Les derniers sondages maintiennent le large avantage accordé à l’opposition, malgré la difficulté de prévoir comment se répartiront ou s’abstiendront au deuxième tour les électeurs du Front national (FN) et ceux du Front de gauche.

Dans l’incertitude de ces jeux de bascule, le moins que l’on puisse dire est que la gauche est mal partie. Jamais Hollande et ses incommodes alliés n’auront affronté pareil handicap d’une impopularité historique à la fois qualitative, en ce qu’elle recouvre l’ensemble des classes sociales et des catégories politiques, et quantitative : il n’est plus soutenu que par 17 % des sondés et moins de 50 % de ses sympathisants. "Les difficultés s’amoncellent", reconnaît Julien Dray avec un sombre laconisme. Un titre du journal Le Monde résume la situation : "Confiance nulle part, conflits partout". Seule nouvelle prometteuse, mais à lointaine échéance : le pacte de responsabilité a enfin pris forme avec un premier accord entre le patronat et les syndicats dits réformistes. Dans l’immédiat, le PS compte sur trois principaux amortisseurs pour limiter la casse.

Les bilans locaux ne sont pas "si mauvais"

Ils seront le meilleur atout de la gauche, s’il est vrai que la majorité des électeurs trouve les bilans locaux "pas si mauvais", comme l’affirme Pascal Perrineau, du Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipof). Or le PS dirige depuis 2008 les deux tiers des grandes villes, où le vote sanction est habituellement le moins important, ainsi que la majorité des communes moyennes. Ce bloc de primes au sortant pourrait être le principal rempart face aux vagues du mécontentement.

Telle est la grande originalité des municipales, qui tient à la singularité de son personnage central, le maire, seul élu à échapper au discrédit de la politique : 62 % des Français continuent de lui accorder leur confiance. Alors que la France a usé vingt-cinq Premiers ministres en quarante-cinq ans, quatorze villes n’ont connu qu’une alternance en un demi-siècle. Une ville de 10 000 habitants sur quatre a gardé son maire au moins trente années d’affilée. Mieux qu’une fonction au long cours, il exerce un vrai bénévolat. "Ne vous mettez pas à dos le réseau des cinq cent mille conseillers locaux", conseillait Mitterrand, qui avait fait de l’image d’un village le symbole de sa "force tranquille".

Le FN : le moins menacé par l’abstention

Les malheurs de la gauche et de la droite vont-ils faire le bonheur du FN, le mieux placé pour le vote sanction, le moins menacé par l’abstention ? Marine Le Pen se promet d’être "le caillou dans la chaussure de l’UMP" et de contrecarrer une "bipolarisation en fin de course" partout où ses candidats pourront faire battre les listes de droite en se maintenant au second tour. Si elle limite à dix ou quinze villes les gains plausibles de son parti, elle espère placer dans les autres, grâce à ses 595 listes – objectif initial dépassé -, un minimum de mille conseillers chargés de constituer une troisième force pour les européennes du 25 mai, les sénatoriales de septembre, puis les départementales-régionales de 2015. "Cynique" ou pas, mais toujours efficace, cette stratégie de "triangulaires", espoir inavouable de la gauche, est doublement périlleuse pour la droite, soit qu’elle prive ses candidats de victoires attendues, soit qu’elle les incite à négocier avec le Front national des arrangements locaux prohibés par leurs dirigeants, mais souhaités ou acceptés par nombre de leurs militants et la majorité de leurs électeurs.


Jean-François Copé, président de l’UMP, prépare la "reconquête". © Martin Bureau / AFP

L’abstention : 35% en 2008

Les abstentionnistes seront-ils sacrés premier parti de France au soir du 30 mars ? Traditionnellement faible dans les élections intermédiaires, le taux de participation était tombé à 65,5 % aux municipales de 2008. De nombreux parlementaires ont observé dans leur circonscription une réaction nouvelle où il entre plus de désintérêt que de ressentiment et qui ne leur paraît pas moins dangereuse. Comme si une fraction d’électeurs ne croyait plus à rien ni à personne et renonçait à choisir entre des partis confondus dans la même accusation d’impuissance. On y verra plus clair avec le nombre des votes blancs, qui seront pour la première fois comptabilisés sans figurer pour autant dans les suffrages exprimés, alors qu’ils seront à leur façon les plus expressifs.

On est bien conscient à l’Élysée qu’après avoir pris la juste mesure des dégâts redoutés, le gouvernement Ayrault, ou tout autre si Hollande se résout au remaniement, devra de nouveau préciser ses "caps" et accélérer surtout les calendriers. S’il espérait, comme cela se murmurait en haut lieu, bénéficier d’un nouveau délai de Bruxelles pour tenir ses objectifs de redressement, la Commission européenne l’a sèchement ramené à la réalité. Ne voyant toujours rien venir des milliards d’économies promis ni des réformes indispensables pour les dégager, elle somme la France de couper dans ses dépenses publiques pour réduire rapidement ses déficits et sa dette, et la place "sous contrôle renforcé" tant qu’elle n’y sera pas parvenue.

Deux mois après sa profession de foi social-démocrate, Hollande se retrouve face au même dilemme : la France a échappé de peu à la récession, mais n’est toujours pas sortie de la crise qui accroît les besoins de protection, mais en réduit douloureusement les moyens. C’est l’autre enjeu des municipales, et pas des moindres : 80 % des maires s’alarment de l’aggravation dans l’ensemble du pays de la "précarité", cette appellation statistique de la misère.