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Mali : 20 mois de transition, et quel bilan ?

Sécurité, élections, institutions publiques… Alors que le Premier ministre malien est entendu par le CNT, Jeune Afrique dresse le bilan des vingt mois de transition.

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Par - à Bamako
Mis à jour le 21 avril 2022 à 14:32

Le Premier ministre malien Choguel Kokalla Maiga à Segou, le 4 février 2022. © Nicolas Remene/Le Pictorium/MAxppp

Vingt mois, deux présidents de transition, un coup d’État dans le coup d’État, des bras-de-fer diplomatiques à n’en plus finir, des déclarations tonitruantes, d’importantes sanctions et des renversements d’alliances militaires : en un an et demi, l’actualité malienne aura été particulièrement dense.

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Suffisamment pour faire passer au second plan la feuille de route politique du gouvernement de Choguel Kokalla Maïga. Du renforcement de la sécurité sur l’ensemble du territoire national, largement promu par une communication militaire qui vante « la montée en puissance » de l’armée malienne, à l’organisation des élections générales, en passant par l’audit de certaines institutions publiques : quelles réformes ont été mises en œuvre ?

Alors que le Premier ministre malien est devant le Conseil national de transition (CNT) ce jeudi 21 avril pour faire le bilan de son action, Jeune Afrique fait le point.

Quatre axes et soixante-quatre actions

Début mars, le Bureau opérationnel de suivi (BOS) qui dépend de la primature, publiait un point d’étape qui faisait état de 87,10 % d’actions réalisées ou en cours de réalisation. Un compte-rendu très synthétique, censé traduire l’avancement du Plan d’action gouvernemental (PAG), décliné en quatre axes et soixante-quatre actions, présenté par le Premier ministre devant l’organe législatif en juillet dernier.

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Alors que le document revendique 21 actions déjà achevées, seule 2 sont détaillées par le BOS : « la disponibilité des textes de l’organe unique de gestion des élections » et l’audit de certaines institutions et agences publiques. Six audits ont ainsi été menés à terme, parmi lesquels ceux de l’Assemblée nationale, de la Haute cour de justice ou encore l’Autorité malienne de régulation des télécommunications et des postes (AMRTP).

Opacité

Les conclusions du vérificateur et du contrôle général des services publics ne sont toutefois pas publiques et n’ont pas vocation à l’être. « Mais le résultat de ces audits est entre les mains de la présidence qui décidera de transmettre certains dossiers à la justice si nécessaire », précise-t-on au Bureau opérationnel de suivi.

Une opacité que déplore une partie de la classe politique. « On manque de précision sur ce qui a été effectivement réalisé. Parler de 21 actions n’a aucun sens si on ne les détaille pas », peste un membre du comité d’expert du cadre d’échange, plateforme politique qui a annoncé ne plus reconnaître les autorités en place depuis le 25 mars.

En terme de bilan, il n’y a rien à défendre

« Il n’existe à ce jour, et à ma connaissance, aucun document officiel permettant de connaître en détail l’avancement du PAG. Dans ce contexte, il faudrait que l’on prenne pour acquis des pourcentages dont on ne sait même pas ce qu’ils contiennent ? » interroge-t-il.

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Contactés par Jeune Afrique afin de détailler les actions menées, les ministères concernés n’ont pas donné suite à nos sollicitations. Si le BOS a bien voulu détailler quelques chiffres et mesures, il a, lui aussi, laissé l’essentiel de nos questions sans réponses. « C’est tout simplement parce qu’en terme de bilan, il n’y a rien à défendre », rétorque quant à lui un ancien ministre, sous couvert d’anonymat.

« Montée en puissance » de l’armée malienne

Premier axe du PAG chiffré à plus de 220 milliards de francs CFA, le « renforcement de la sécurité sur l’ensemble du territoire national », fait quant à lui l’objet d’une importante communication gouvernementale.

Des observateurs mettent en garde contre l’augmentation des exactions contre les civils

Le retour de la sécurité se traduirait ainsi par une « montée en puissance de l’armée malienne », largement vantée par les autorités. Reprise de certaines localités placées sous embargo jihadiste, lourdes défaites infligées aux groupes armés terroristes, importantes saisies d’armes et de munitions… Chaque semaine, la Direction des relations publiques de l’armée (Dirpa) égrène ses communiqués victorieux sur les succès tactiques des Forces armées maliennes (Fama).

De nombreux observateurs mettent toutefois en garde contre ces « succès relatifs » qui s’accompagnent d’une augmentation des exactions contre les civils attribuées aux Fama et à leurs supplétifs russes. Dernier événement en date, l’opération anti-terroriste menée fin mars à Moura, dans le centre du pays : alors que l’armée revendique 203 combattants jihadistes tués, de nombreuses sources locales et humanitaires parlent de 200 à 400 morts, dont une écrasante majorité de civils.

Nouvelles recrues

Avec un objectif affiché de recruter et former 12 000 nouveaux soldats, de mener un millier de patrouilles et de créer 28 « bulles de sécurité » au cours de la transition, les autorités n’en affichent pas moins leur volonté de poursuivre leurs efforts en matière de sécurisation du territoire.

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Malgré nos multiples demandes auprès du ministère de la Défense, impossible d’avoir accès au nombre de nouvelles recrues venues renforcer les 34 000 militaires déjà en activité ou de connaître le nombre de patrouilles menées depuis 2021.

Selon un membre de la première équipe gouvernementale de transition renversée par Assimi Goïta en mai dernier, l’armée n’aurait les moyens de former qu’environ 500 nouvelles recrues chaque année. La Dirpa revendique une capacité plus de dix fois supérieure.

Retour de l’administration

Consécutif au renforcement de la sécurité sur les territoires en proie au conflit, le retour de l’administration figure parmi les priorités du gouvernement. Dans son PAG, il vise le retour de 80 sous-préfets, 12 préfets et 1 gouverneur dans les zones affectées. « À ce jour, qu’il s’agisse de retours ou de nouvelles nominations, 18 agents de l’État ont été réinstallés dans les zones concernées », fait savoir le bureau opérationnel de suivi de la primature, sans préciser leur statut ou les zones d’affectation.

Le scrutin présidentiel pourrait avoir lieu d’ici à 2027

« Selon nos représentants à l’intérieur du pays, il n’y a pas même un début de redéploiement de l’administration, corrige notre membre du cadre d’échange. Et les services sociaux de bases restent absents des deux tiers du territoire. Quant à l’armée, nous sommes en droit d’avoir accès aux indicateurs de recrutement. Les ministres en charge des grands dossiers doivent passer devant le CNT afin d’être interpellés sur ces questions-là. »

À quand des élections ?

Outre la question sécuritaire, l’organisation d’élections générales est au cœur du bras-de-fer auquel se livrent la Cedeao et le Mali depuis des mois. Affiché comme l’un des principaux objectifs du PAG, le scrutin présidentiel, initialement prévu le 27 février 2022, pourrait avoir lieu d’ici à 2027.

Les autorités y ont fixé plusieurs prérequis : des Assises nationales de la refondation (ANR), censées fixer le cap de la politique du gouvernement, se sont tenues fin décembre 2021 et la création d’un organe unique de gestion des élections. Le texte validant sa création devrait être voté par les parlementaires « dans les semaines à venir », selon le Bureau opérationnel de suivi.

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« Ce volet-là avance bien », se félicite le BOS qui, en plus de l’organe unique, revendique l’intégration de 800 000 nouveaux électeurs dans le fichier électoral mis à jour qui est aujourd’hui « enfin fiable et exploitable », selon les autorités.

Le retour à l’ordre constitutionnel est une priorité pour les partenaires extérieurs du Mali

« L’audit du fichier électoral n’est même pas en cours, balaie un homme politique sous couvert d’anonymat. Je suis formel, le fichier électoral n’a pas été mis à jour. La révision annuelle du fichier électoral, d’octobre à décembre, est prévue par la loi. Pour prendre en charge les nouveaux majeurs, les radiés, ceux qui ont déménagé. Ça a lieu tous les ans, ça n’a rien à voir avec l’audit réclamé. »

Embargo

Reste que le retour à l’ordre constitutionnel demeure une priorité pour de nombreux partenaires extérieurs du Mali. Mais les discussions avec la Cedeao pour convenir d’un délai consensuel à la période transitoire n’avancent pas, et le Mali est toujours placé sous embargo financier et économique par l’institution régionale.

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« Depuis des mois, on a fait de la présence de l’armée française et des tensions avec la Cedeao le cœur de la politique du gouvernement, faisant diversion par rapport aux vraies réformes dont a besoin le pays. Il faut impérativement trouver un consensus afin que les sanctions soient levées et que le gouvernement puisse concentrer ses efforts sur les Maliens », estime un membre du M5-RFP, mouvement tombeur d’Ibrahim Boubacar Keïta dont est issu le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga.

« Aujourd’hui, quelles informations peut-on mettre en valeur en terme d’investissement dans l’éducation ou de mesures sociales ? Il est encore temps de le faire, mais il n’y a plus une minute à perdre », urge-t-il.