Politique

Présidentielle française : l’entre-deux-tours vu de Tunis

Ils sont près de 7 000 Français de Tunisie à s’être déplacés aux urnes pour le premier tour de la présidentielle. Sondage d’une communauté particulièrement touchée par le phénomène de l’abstention.

Par - à Tunis
Mis à jour le 21 avril 2022 à 16:51

Devant l’un des bureaux de vote, au lycée Gustave-Flaubert, à La Marsa, dans la banlieue nord de Tunis. © Yassine Gaidi/Anadolu Agency via AFP

Lors du premier tour de l’élection présidentielle française, les pics d’attente annoncés sur certains des treize bureaux de vote laissaient présager une participation importante des électeurs français résidant en Tunisie.

Mais les résultats ont confirmé une tendance abstentionniste bien supérieure que dans l’Hexagone (26,31 %) : sur un corps électoral de 17 134 votants, seuls 6 910 ont vu leur bulletin validé.

Français résidant en Tunisie ou binationaux, ils ont, le 10 avril, donné l’essentiel de leurs suffrages à Emmanuel Macron (46,06 %), devant Jean-Luc Mélenchon (37,61 %) et Marine Le Pen (4,98 %).

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Pour le second tour, ils devront choisir entre le président sortant et la candidate du Rassemblement national, qui n’est pas vraiment en odeur de sainteté.

Absence de propositions

« Elle ne l’a jamais été et il est étonnant qu’en Tunisie Éric Zemmour ait pu trouver 202 électeurs qui le voyaient à l’Élysée », note Nadia Sakouhi, une consultante binationale.

Je ne veux pas avoir à choisir entre un “fâcheux” et une “facho” »

Les sorties des candidats d’extrême droite, en particulier s’agissant de l’islam et de l’immigration, sont particulièrement disséquées par les Tunisiens. « La crainte n’est pas l’impact que l’extrême droite pourrait avoir sur notre vie ici, mais la stigmatisation des binationaux résidant en France », explique un membre de la Chambre tuniso-française de commerce et d’industrie (CTFCI) qui n’a pas oublié que Marine Le Pen avait pour projet en 2017 de demander aux binationaux de choisir entre leur nationalité d’origine et la nationalité française. Il se dit « convaincu à 100 % par Macron et sûr à 1000 % que le choix Le Pen serait une erreur ».

Mais c’est aussi l’absence de propositions pour la communauté française en Tunisie qui explique l’abstention. « D’un scrutin à l’autre, c’est la même ritournelle… Je ferai la grasse matinée dimanche 24 avril, je ne veux pas avoir à choisir entre un “fâcheux” et une “facho” », assène un entrepreneur qui a voté Mélenchon et qui s’agace d’une campagne électorale sans grand relief. Mais il a « entendu le message » de ce dernier et ira « au troisième tour ».

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Sa mère, Nicole, est en revanche plus conciliante. Elle confie qu’elle votera Macron : « Il n’a pas eu de chance sur son mandat, il y a eu les Gilets jaunes et le Covid-19. Je pense qu’il mérite d’avoir une seconde chance. » Ce n’est pas l’avis de son fils, qui refuse désormais de discuter politique avec sa mère. « Au contraire, la pandémie a cassé le mouvement des Gilets jaunes », analyse-t-il.

Il n’empêche que face à sa concurrente, Emmanuel Macron rassure. « Il ne va pas changer le modèle », explique Habib, un médecin dont les trois enfants sont installés à Paris et qui voudrait préserver ce mode de vie à cheval entre deux mondes.

« Ni Marine ni Le Pen »

De nombreux abstentionnistes expriment aussi un rejet de l’actuelle classe politique. « La gauche n’est pas prise en considération. Les autres propositions sont des projets de droite… et puis c’est insupportable d’entendre encore une fois parler de “barrage” et d’un appel au vote utile qui ne dit même plus son nom tant il est inutile… », déplore un abstentionniste, enseignant au lycée Pierre-Mendès-France, à Tunis.

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« Les plus âgés vont jouer la carte Macron », assure, de son côté, un doyen de la communauté française en Tunisie, mais tous craignent que le taux de participation ne soit très bas.

« Il ne faut pas oublier que les législatives arrivent dans la foulée et qu’il faudra se mobiliser. C’est une occasion de marquer éventuellement une volonté de changement » poursuit-il. Il sera néanmoins difficile de convaincre une communauté qui se sent un peu laissée-pour-compte.

« On ne se souvient de nous que pour les élections, mais il est difficile de faire entendre notre voix malgré nos élus », regrette Sarah, une designer, qui n’a finalement pas d’attentes particulières. Déçue par le débat de l’entre-deux-tours, elle va « zapper le second tour mais pas les législatives ».

Son compagnon, catégorique, chantonne le slogan « ni Marine ni Le Pen » pour répondre à ses nombreuses connaissances qui ne veulent pas choisir entre « le pire et le pire ».