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Cet article est issu du dossier «RDC : Lubumbashi la cosmopolite»

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Société

Lubumbashi : master en système D

Pour l'année 2013-204 on compte plus de 25 000 "Kasapards". © Sikasso pour J.A.

Coupures d'eau et d'électricité, bourses quasi inexistantes : pour les étudiants de l'Unilu à Lubumbashi, c'est le parcours du combattant. Malgré tout, la réputation de l'université dépasse les frontières de la RDC.

Un samedi matin ordinaire sur le campus de l’université de Lubumbashi (Unilu). Le vaste domaine s’étend sur 600 ha dans la commune de Lubumbashi, sur la route de Kasapa (du nom de la prison centrale de la ville). Il n’est entouré d’aucune enceinte, reste ouvert à tous les vents et accessible à tous, simples badauds, commerçants ou Kasapards (nom dérivé de celui de la route et donné aux étudiants de l’Unilu).

Entre les arbres disciplinés et les herbes folles se dressent dix petits bâtiments, appelés "blocs", ainsi que dix immeubles plus grands, les "homes" ("maisons" en anglais), visiblement fatigués, dont seuls trois ont été réhabilités. C’est là que vivent les 6 000 internes de l’Unilu, les garçons d’un côté et les filles de l’autre, auxquelles deux homes ont été attribués.

Un peu plus loin, on trouve deux agences bancaires, dont l’une destinée à l’envoi et à la réception d’argent, et des enfants du voisinage qui jouent au football pendant que les étudiants suivent les cours dans les "auditoires" (amphithéâtres). Rien d’étonnant jusque-là. Puis, plus insolite sur un campus, des lopins de terre cultivés, où poussent du manioc, du maïs et des légumes ; des étals, où sont vendus des produits de première nécessité ; des salons de coiffure en plein air… "Tout cela appartient aux étudiants, ils se débrouillent pour gagner un peu d’argent, faire leurs courses et trouver ce dont ils ont besoin sur place", explique un professeur. Le campus de l’Unilu déborde de vie et d’idées pratiques.

La facture globale est lourde

Désormais, les bourses ayant presque toutes disparu, les étudiants ne peuvent compter que sur leurs parents et sur eux-mêmes pour payer leurs frais de scolarité, se nourrir et se loger. Même si le montant de l’inscription ne s’élève qu’à 300 dollars (environ 220 euros) par an, payables en deux fois, la facture globale est lourde. D’autant qu’il n’y a plus de restaurant universitaire : il faut donc manger dans l’un des nombreux restaurants (privés) installés dans les homes ou préparer soi-même son repas.

Autre épine dans le pied des Kasapards : l’eau et l’électricité. Ce samedi, "dès 5 heures du matin, nous avons eu une coupure de courant et, à 6 heures, plus aucune goutte d’eau ne sortait des robinets. C’est notre lot quotidien", se plaint un étudiant. Devant l’un des homes, des gens du voisinage, eux aussi victimes des coupures d’eau récurrentes, attendent patiemment le retour du précieux liquide, des bidons jaunes à la main.

Pour cette année académique 2013-2014, l’Unilu compte plus de 25 000 inscrits. "Nous avons plus de 1 200 enseignants, dont environ 350 professeurs avec thèse. En termes de nombre d’étudiants par enseignant, nous ne sommes pas loin des ratios moyens du continent, mais il nous faudrait au moins 2 500 professeurs", indique Ildefonse Chabu Mumba, le recteur de l’Unilu. Son grand bureau est situé au premier étage d’un bâtiment construit à l’époque coloniale.

Depuis deux ans, ce géologue de formation a réformé l’enseignement de certaines filières de l’université – technique, agronomie, criminologie – pour adopter le système de Bologne et ses trois niveaux de diplôme : licence, master, doctorat (LMD). "Notre objectif, dit-il, c’est de mettre l’accent sur la pratique. Nous voulons que les étudiants soient opérationnels dans les entreprises après leurs trois premières années d’études." C’est dans cette logique que l’Unilu s’est récemment dotée, sur fonds propres, de laboratoires destinés aux facultés scientifiques (sciences du vivant et des matériaux) et équipés, notamment, de 200 microscopes. La construction de nouveaux amphithéâtres est également à l’ordre du jour.

La désaffection des jeunes pour plusieurs cursus

Même s’il a constaté un regain d’intérêt pour les sciences polytechniques et la géologie (cette dernière filière comptant jusqu’à 500 étudiants en première année), lié au boom minier, Ildefonse Chabu Mumba est conscient de la désaffection des jeunes pour un grand nombre de cursus, en particulier dans les sciences humaines. "Il y a très peu d’étudiants en géographie, parce qu’ils ne savent pas à quoi sert un géographe, et il y en a encore moins au département des lettres et civilisations latines, car ils se demandent en quoi un tel diplôme peut être utile…"

Le recteur regrette par ailleurs la faiblesse de l’effectif féminin à la faculté polytechnique : les filles n’y sont que 50, contre 800 garçons, et la première ingénieure des mines a décroché son diplôme en… 2013. Quand on demande à Claudine Dembo, 24 ans, étudiante en dernière année de chimie industrielle, pourquoi les sciences pures n’intéressent pas beaucoup de filles, elle répond : "Elles pensent que c’est compliqué, qu’il y a trop de mathématiques, et ont peur d’affronter la difficulté. Moi, je rêvais de devenir ingénieure. Je n’ai rien lâché et me voici au terme de ma formation."

La plupart de ses consoeurs kasapardes étudient les lettres, la pharmacie, la médecine… Au département des sciences de l’information et de la communication, les filles sont nombreuses jusqu’en troisième année. Ensuite, au moment de la spécialisation, elles choisissent en majorité la "communication des organisations", pour intégrer des organismes internationaux, des entreprises ou des associations, au détriment du journalisme. Explication de Fanny Nyoka, 29 ans, diplômée en communication des organisations : "Je suis convaincue que le journalisme n’est plus un métier intéressant. La liberté de la presse n’existe plus, il y a beaucoup de censure et d’autocensure et, en plus, dans notre pays, les journalistes sont très mal payés."


Seuls trois des dix "homes" où logent les internes ont été réhabilités. © Sikasso pour J.A.

Malgré les difficultés, notamment l’insuffisance des fonds pour les frais de fonctionnement, le recteur reste confiant quant à l’avenir de l’Unilu et insiste sur la revalorisation de l’enseignement et de la recherche. "Aujourd’hui, notre ambition est de devenir la meilleure université de RD Congo et l’une des vingt premières en Afrique. Chaque année, nous nous en donnons un peu plus les moyens, souligne Ildefonse Chabu. Par exemple, nous offrons une prime d’encouragement à tout enseignant qui publie des articles dans des revues scientifiques internationales reconnues, et nul ne peut soutenir de thèse s’il n’a rien publié."

C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Unilu continue d’attirer de nombreux étudiants d’autres provinces et d’autres pays du continent. Depuis les années 1970, les Camerounais viennent y étudier la médecine. Des Burundais y sont inscrits en criminologie. Des Zambiens y suivent des stages linguistiques. Le campus accueille aussi des Angolais, des Congolais de Brazzaville, des Ivoiriens… L’Unilu a établi des partenariats avec des universités belges, françaises, canadiennes, allemandes, zambiennes, sud-africaines, et ses professeurs vont enseigner au Burundi et au Rwanda, entre autres. "Notre université se vend très bien à l’étranger, se félicite le recteur. En Afrique du Sud ou en Zambie, par exemple, nos médecins dirigent même des hôpitaux publics."

Et pour viser toujours plus haut, l’Unilu a signé le 6 février un nouvel accord de partenariat avec Tenke Fungurume Mining (TFM), l’un des groupes miniers installés au Katanga et qui accordent des bourses aux étudiants. "Les laboratoires de l’université vont effectuer des études pour TFM et lui enverront des stagiaires que l’entreprise pourra éventuellement recruter. Elle leur permettra par la suite de venir enseigner à l’université pour transmettre l’expérience du terrain."

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Les armes de l’Unilu

o Le livre ouvert et les trois étoiles d’or représentent les trois missions de l’université (formation, recherche, transformation des connaissances), et le fer de lance la pointe du combat pour le développement

o La lettre "L" symbolise Lubumbashi, la croisette rouge le Katanga, et les ondulations bleues le fleuve Congo, qui prend sa source dans la province sous le nom de Lualaba Effectifs et établissements

o 25 000 étudiants

o 1 200 professeurs et assistants (personnel académique)

o 11 facultés Lettres et sciences humaines ; sciences sociales, administratives et politiques ; droit ; sciences économiques et gestion ; psychologie et sciences de l’éducation ; sciences ; polytechnique ; médecine humaine ; pharmacie ; médecine vétérinaire ; sciences agronomiques

o 5 écoles supérieures ingénieurs industriels ; commerce ; santé publique ; criminologie ; tourisme et hôtellerie

o 14 centres de recherche

 

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