Politique

Algérie-Espagne : comment le Sahara a fait exploser leur partenariat

Plus d’un mois après la décision de l’Espagne de soutenir le plan d’autonomie du Maroc sur le Sahara, l’Algérie ne digère pas ce qu’elle considère comme une trahison de Madrid.

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Mis à jour le 19 avril 2022 à 17:02

José Manuel Albares, ministre espagnol des Affaires étrangères, et Ramtane Lamamra, son homologue algérien. © Montage JA ; LouizaAmmi pour JA, Nolsom

L’ampleur de la colère des autorités algériennes se mesure à la célérité avec laquelle elles ont décidé de rappeler leur ambassadeur d’Espagne pour consultation et avec effet immédiat.

Samedi 19 mars, moins de vingt-quatre heures après l’annonce du soutien du gouvernement espagnol au plan d’autonomie marocain sur le Sahara occidental, un avion spécial décolle de l’aéroport militaire de Boufarik pour rapatrier Saïd Moussi de Madrid, la capitale espagnole qu’il a rejoint en avril 2021 comme représentant de l’Algérie.

Ramtane Lamamra a appris la décision alors qu’il se trouvait en voyage en Chine, ce qu’il a très peu goûté…

Même le rappel, le 2 octobre 2021, de l’ambassadeur d’Algérie en France suite aux propos jugés désobligeants du président français, n’a pas été décidé avec autant de rapidité.

Coup de poignard

C’est dire la colère et la déception des Algériens à l’égard de la nouvelle position des Espagnols sur le conflit au Sahara occidental. « C’est une trahison et un coup de poignard dans les relations algéro-espagnoles qui jusque-là étaient excellentes, tranche un diplomate algérien qui n’a pas souhaité être identifié. Le revirement du gouvernement de Pedro Sánchez constitue donc un tournant dans ce partenariat stratégique tissé depuis au moins trois décennies. »

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Ce 18 mars, les Algériens tombent de haut en apprennent par voie de presse que l’Espagne considère dorénavant « l’initiative marocaine d’autonomie, présentée en 2007, comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour la résolution du différend » lié au dossier du Sahara occidental. Au-delà de la décision elle-même, c’est la manière avec laquelle elle a été annoncée qui a mis Alger en rage.

C’est que le message adressé par Pedro Sánchez, chef du gouvernement espagnol, au roi du Maroc n’a pas été révélé par les autorités espagnoles mais par le palais royal marocain. Dans le contexte de vives tensions entre l’Algérie et le Maroc, cette manière de faire a été vécue comme une humiliation.

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Pire. Ramtane Lamamra, le chef de la diplomatie algérienne, pourtant en bons termes avec de nombreux responsables espagnols, n’en a pas été informé au préalable. « Il a appris la décision alors qu’il se trouvait en voyage en Chine, admet un de ses proches, ce qu’il a très peu goûté… »

Ce virage espagnol sur le Sahara occidental passe d’autant plus mal que les Algériens se sentent floués par Pedro Sánchez. À Alger, on n’hésite pas à dénoncer un double jeu et un manquement grave aux usages diplomatiques.

D’autant que le 6 mars, le chef du gouvernement espagnol a appelé le président Abdelmadjid Tebboune pour lui exprimer ses remerciements à l’égard de l’Algérie en tant que partenaire fiable dans le domaine de l’énergie.

Tebboune pas informé

À l’occasion de cet échange, Sánchez réitère sa volonté de développer et de renforcer le partenariat entre les deux pays. « Le chef du gouvernement espagnol n’a pas informé le chef de l’État algérien de la décision que l’Espagne s’apprêtait à prendre sur le dossier du Sahara occidental, avance une source proche de dossier. Si ce n’est pas un coup de poignard dans le dos… Sánchez parle de renforcement du partenariat alors qu’il agit dans le dos des Algériens. »

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Soutien indéfectible de la cause sahraouie, l’Algérie perd un allié et un soutien pour la solution référendaire sous l’égide de l’ONU qu’elle ne cesse de défendre comme l’unique voie pour mettre fin à l’un des plus vieux conflits au monde.

Pour Alger, l’appui de Madrid au plan marocain dépouille désormais l’Espagne de son statut d’État pivot et de puissance d’équilibre susceptible d’aider à la recherche d’une solution sous les auspices des Nations unies.

« Le gouvernement espagnol aurait pu et dû garder la position que l’Espagne a adoptée depuis des décennies et qui lui conférait un statut de pays pouvant jouer les bons offices entre le Maroc et le Polisario, note un ancien ambassadeur algérien. Nous ne sommes pas loin de penser que le gouvernement de Sánchez est maintenant passé sous l’influence totale du Maroc », avance la même source.

Rétorsion

Plus d’un mois après la décision de Madrid, ses premiers effets commencent à se faire ressentir côté espagnol. D’abord, en matière de dialogue et de communication. Les deux récentes tentatives du Premier ministre espagnol de renouer le contact ont été accueillies par une fin de non-recevoir, le président Tebboune et son ministre des Affaires étrangères Ramtane Lamamra n’ayant pas donné suite.

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Le climat des affaires entre l’Algérie et l’Espagne, quatrième client du pays après la Chine, la France et l’Italie avec près de 3 milliards d’euros d’exportations, s’est détérioré. Selon la presse espagnole, Alger refuse désormais l’accès à son marché du bétail venu d’Espagne.

Le reste des échanges commerciaux, notamment dans le secteur des véhicules, des tracteurs et des appareils mécaniques et électriques, pourrait être durement touché par la détérioration des relations entre les deux États.

« Il n’y a pas de consignes et d’instructions claires et précises pour bouder les produits espagnols, observe un fin connaisseur des relations algéro-espagnoles. Mais les entreprises et les clients algériens sont avisés de ne pas aller à l’encontre des intérêts de leur pays. »

Le gouvernement de Pedro Sánchez n’a pas saisi la mue opérée par la diplomatie algérienne sous la présidence Tebboune

Trois autres domaines sur lequel repose le partenariat entre Madrid et Alger seront impactés par cette crise. D’abord le prix du gaz algérien livré aux Espagnols devrait être révisé, selon les récentes déclarations du PDG de la Sonatrach, premier groupe pétrolier en Afrique. Alger continuera à respect le contrat qui la lie à Madrid jusqu’en 2003, mais veut désormais se tourner vers l’Italie.

Changement d’ère

La coopération dans la lutte anti-terroriste, jusque-là exemplaire entre Algériens et Espagnols, devrait également en pâtir tout comme la coopération dans le domaine de la lutte contre l’immigration clandestine. « Nous passons d’un partenariat exceptionnel à la banalisation des relations avec Madrid », estime notre diplomate.

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« Les Espagnols ne s’attendaient pas au rappel immédiat de notre ambassadeur, observe une autre source diplomatique à Alger. Le gouvernement de Pedro Sánchez n’a pas saisi la mue opérée par la diplomatie algérienne sous la présidence Tebboune.

Il est resté sur le schéma de pensée qui prévalait du temps de Bouteflika, lequel avait totalement paralysé l’appareil diplomatique. L’ancien président évitait les conflits et les crises et s’était presque totalement désengagé sur le dossier du Sahara occidental. La donne a changé notamment avec l’arrivée de Lamamra au ministère des Affaires étrangères. »

Pour désamorcer la crise, Madrid souhaite reprendre le fil de la communication et surtout le retour de l’ambassadeur algérien. L’Algérie pose ses conditions. « Le retour de l’ambassadeur d’Algérie à Madrid sera tranché souverainement par les autorités algériennes », indique Amar Belani, envoyé spécial chargé de la question du Sahara occidental et des pays du Maghreb, à l’agence officielle algérienne APS.

La décision concernant cet éventuel retour sera prise dans le cadre de « clarifications préalables » et « franches » pour reconstruire une « confiance sérieusement abîmée » sur la base de « principes clairs, prévisibles et conformes au droit international ». Autant dire que le séjour à Alger de l’ambassadeur Saïd Moussi risque de durer encore quelques semaines, voire quelques mois.