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De g. à dr., Ahmed Zendjabil, Ridouan Taghi et Moncef Ben Ali. © Montage JA; Hichem; DR

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Gangs of Maghreb : les trajectoires criminelles de trois caïds de la pègre

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Algérie : Ahmed Zendjabil, le « Pablo Escobar » de Chlef

« Gangs of Maghreb » (2/3). Dans les années 1980 et 1990, Ahmed Zendjabil était considéré comme le baron de la drogue en Algérie. Ancien trafiquant de voitures, il s’est bâti un empire dans le trafic de haschich grâce à des complicités en haut lieu.

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Mis à jour le 22 avril 2022 à 12:13

Ahmed Zendjabil. © DR

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On le surnomme « l’Escobar algérien ». On aurait tout aussi bien pu le surnommer « l’insaisissable » tant il aura réussi à échapper à tous les coups de filet dressés sur son chemin par les services de sécurité pendant plus de deux décennies. Un halo de mystère entoure le parcours d’Ahmed Zendjabil, baron de la drogue, y compris sa mort, en 2012, dans une clinique privée.

Originaire de Chlef, à 200 kilomètres à l’ouest d’Alger, Zendjabil s’initie à la contrebande aux débuts des années 1980 en s’adonnant au trafic de véhicules made in Taïwan et volés en Europe avant d’être importés en Algérie avec de faux papiers.

Cette « affaire » lui permet d’amasser beaucoup d’argent. Au point d’éveiller les soupçons de la police. Condamné au début des années 1980 par contumace à une lourde peine par un tribunal de Chlef, il prend la fuite pour se mettre à l’abri à Oran, la grande ville de l’Ouest algérien, réputée pour ses cabarets, ses bars et ses lupanars. Et proche de la frontière avec le Maroc.

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Nous sommes en 1986. Zendjabil s’installe dans un appartement à Arzew, dans la périphérie d’Oran. C’est ici que commence une carrière encore plus prospère, cette fois dans le trafic de haschich. Avec la complicité de six personnages qui seront au cœur de ce business ultra juteux.

Il y a d’abord Mustapha Kouadri, wali (préfet) d’Oran, qui mettra à sa disposition un terrain pour le stockage et le conditionnement de la drogue. Il y a ensuite un certain Selham, petite frappé expulsée de France pour trafic de stupéfiants. À celui-ci s’ajoute Abdelkader Arabat-Ziane, surnommé Pascal en référence au billet de 500 francs. Ziane n’est pas, lui, un petit poisson. Il a roulé sa bosse dans le milieu de la drogue et en connaît tous les rouages. En 2012, il sera condamné à quinze ans de prison par la Cour d’assises spéciale des Bouches-du-Rhône pour trafic de stupéfiants.

Trafic international

Trois autres complices et non des moindres viennent compléter la bande de Zendjabil. Le général Kamel Abderrahmane, chef de la deuxième région militaire, Mokhtar Mokrani, chef de la sûreté de la wilaya (préfecture) d’Oran, et Ghani Belksir, patron du groupement de gendarmerie de Maghnia, dernière ville avant la frontière avec le Maroc. Ghani Belksir sera même promu patron de la gendarmerie nationale en juillet 2018, avant de prendre la fuite en 2019 pour se réfugier à l’étranger.

La manne générée par le trafic de résine de cannabis permet même d’« acheter » la complaisance des groupes islamiques armés

Grâce à la complicité et à l’appui de ces civils et sécuritaires, Ahmed Zendjabil met en place un vaste réseau de contrebande de kif en provenance du voisin marocain. Le premier réseau achemine la drogue vers la Libye via plusieurs circuits sécurisés par ses protecteurs et associés. Le deuxième l’expédie vers l’Europe, notamment la France, l’Espagne, la Belgique, l’Italie, la Grèce et même Israël grâce, là encore, à des connaissances bien placées dans les douanes à Alger et à Oran. Le troisième réseau dirige le cannabis vers la Tunisie.

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La machine mise en place par la bande de Zendjabil pour écouler le cannabis marocain est si bien huilée qu’elle génère des millions de dollars. Chaque mois, des tonnes de kif inondent les marchés algérien et européen.

L’argent amassé permet au trafiquant de se bâtir une fortune dans l’immobilier et, bien sûr, de graisser la patte à des policiers, des gendarmes mais également des magistrats, qui ferment les yeux sur ses agissements. Grâce à la manne générée par le trafic de résine de cannabis, Zendjabil parvient même à « acheter » la complaisance des groupes islamiques armés, qui font régner la terreur dans le pays pendant les années 1990.

Insaisissable et intouchable

Zendjabil obtient ainsi les garanties permettant de sécuriser les convoyeurs qui acheminent la drogue aux quatre coins du pays. Le schéma mis en place par le cartel algérien est presque calqué sur le système du Colombien Pablo Escobar entre 1975 et 1993, date à laquelle ce dernier est tué à Medellin.

Si bien qu’Ahmed Zendjabil commence à se tailler une réputation d’anguille insaisissable : des juges cherchent à le coffrer ? Des magistrats le mettent à l’abri de poursuites. Des cadres et des officiers intègres tentent de le dénoncer ? Ils sont broyés, licenciés, mutés ou menacés. L’homme dispose de telles protections, y compris au ministère de l’Intérieur, qu’il devient intouchable. Pas pour longtemps.

En Algérie, ses multiples papiers d’identité fournis par des complices lui permettent de passer inaperçu

Se sentant menacé, il fuit au Maroc en 1996 pour se mettre un temps au vert. À Oujda, à deux pas de la frontière, Zendjabil est comme un poisson dans l’eau. Il est désormais étroitement lié à la mafia rifaine auprès de laquelle il s’approvisionnait, vit dans une luxueuse villa avec piscine et possède des commerces dans l’Oriental.

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La planque marocaine ne dure pas longtemps. Peu de temps après son arrivée à Oujda, il est arrêté. Il parvient à se faire hospitaliser en simulant un malaise. Et en profite pour se faire la malle et revenir à Oran. En Algérie, ses multiples papiers d’identité fournis par des complices lui permettent de passer inaperçu. Même le mandat d’arrêt international délivré contre lui par Interpol en 1999 ne fait pas cesser son trafic. Ahmed Zendjabil est discret, mais il se porte comme un charme.

Pour une raisons restée obscure, le vent tourne en 2002, lorsqu’il se fait arrêter et conduire au tribunal d’Oran, où il devait être présenté devant un juge. Comme un chat qui retombe toujours sur ses pattes, il réussit encore à s’enfuir avec le concours de complices.

Zendjabil se met à table

Il se planque un moment en Belgique, d’où il continue de diriger son réseau, avant de revenir en Algérie. Entre temps, le dossier Zendjabil est arrivé sur le bureau du président Abdelaziz Bouteflika, destinataire d’un rapport établi par le général Abdelghani Hamel, qui dirige à l’époque le groupement de gendarmerie d’Oran. L’homme prendra en 2010 la tête de la police nationale, jusqu’à sa chute en 2018. Le rapport de Hamel fait tomber de nombreuses têtes parmi les complices de Zendjabil. Mais pas ce dernier.

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Traqué, usé par ses problèmes cardiaques, Ahmed Zendjabil décide de rendre les armes en juillet 2006, dans l’espoir de bénéficier d’une mesure de grâce dans le cadre de la Charte pour la paix et la réconciliation qui offre l’impunité aux terroristes et à leurs soutiens.

Grâce à son témoignage, et par effet de domino, un important réseau marocain dirigé par Mohamed el-Kharraz est démantelé

Argument de Zendjabil ? Son commerce de la drogue a servi notamment au financement des groupes armés durant les années 1990. L’Escobar algérien veut en somme se faire passer pour un repenti.

Il faut croire que l’ancien baron s’est montré fort coopératif avec les services de sécurité qui le débriefent longuement. Grâce à son témoignage, et par effet de domino, un important réseau marocain dirigé par Mohamed el-Kharraz, alias Chérif Ben Louidane, est démantelé dès août 2006.

Dans la foulée de son interrogatoire, treize responsables régionaux de la DGSN, de la DST, de la gendarmerie et des Forces auxiliaires sont arrêtés. À Rabat, c’est le général Hamidou Laanigri qui perd son poste de directeur général de la Sûreté. Ahmed Zendjabil est gardé au frais pendant des années sans que l’on sache dans quelles circonstances précises il a décidé de se rendre.

La saga de l’Escobar algérien s’achève le 23 septembre 2012, lorsqu’il est admis dans une clinique privée pour un malaise cardiaque. Il décède quelques heures plus tard en emportant ses secrets dans sa tombe.