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De g. à dr., Ahmed Zendjabil, Ridouan Taghi et Moncef Ben Ali. © Montage JA; Hichem; DR

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Gangs of Maghreb : les trajectoires criminelles de trois caïds de la pègre

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Politique

Maroc : Ridouan Taghi, le « kleine » dealer devenu baron de la coke

« Gangs of Maghreb » (1/3). En un claquement de doigts, Ridouan Taghi est passé du rang de petit dealer à celui de parrain de la Mocro Maffia, une organisation criminelle aux ramifications rifaines qui terrorise le Benelux et sévit dans l’ensemble de l’Europe.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 21 avril 2022 à 14:26

Actuellement détenu aux Pays-Bas, Ridouan Taghi risque la prison à perpétuité. © DR

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Dans le milieu de la pègre marocaine, il était parfois surnommé « de kleine » – le petit en néerlandais. Ce qui ne l’a pas empêché d’être considéré par les Pays-Bas comme « l’ennemi public numéro un » et l’un des criminels « les plus dangereux d’Europe ».

Dans les montagnes du Rif – dans le nord du Maroc – ou au sein de la diaspora rifaine installée sur le continent européen, évoquer le nom de Ridouan Taghi, c’est se confronter à un mur de silence. Même son ex-avocate, Inez Weski, star médiatique au look gothique, a décliné les sollicitations de Jeune Afrique.

Ridouan Taghi a beau être détenu depuis 2019 dans une prison néerlandaise ultra-sécurisée et risquer la perpétuité, il continue d’inspirer la peur tant il a ébranlé les Pays-Bas et semé les cadavres derrière lui.

Business familial

Entre 2015 et 2019, Taghi s’est imposé à la tête de la « Mocro Maffia », une organisation criminelle implantée en Belgique et aux Pays-Bas, qui contrôlerait un tiers du trafic de cocaïne en Europe. « Mocro » est un terme péjoratif qui désigne les Marocains résidant en Belgique et aux Pays-Bas, ou les Maroco-Néerlandais, dont une grande partie est originaire du Rif. Une région au passé dissident qui concentre la majorité des plantations de cannabis.

Ridouan Taghi naît le 22 décembre 1977 à Bni Selmane, près de Chefchaouen, ville montagneuse du Rif, avant d’immigrer avec ses parents et ses deux sœurs à Vianen, dans la province d’Utrecht, en 1980.

Sur place, la famille s’élargit avec la naissance de deux filles et quatre garçons. Dans son nouveau quartier, Ridouan est surnommé « le petit nouveau de Vianen ». C’est alors un enfant timide, introverti, au sourire enjôleur.

En 1992, à 15 ans, il est condamné pour braquage, possession d’arme à feu et délit de fuite après un accident

C’est aussi un bon élève, le seul de la fratrie à se hisser jusqu’à l’université, où il étudie les sciences de l’éducation. Mais il n’échappe pas pour autant à une forme de déterminisme social. Dans la famille Taghi, le trafic de cannabis est une vieille tradition inaugurée par le grand-père paternel, habitué à importer aux Pays-Bas, via l’Espagne, de grosses quantités de haschich cultivé au Maroc.

Les Taghi, comme plusieurs autres familles d’origine rifaine installées au pays des moulins, reprennent le juteux filon. Ce sont les fondatrices de la Mocro Maffia. Dès la fin du collège, Ridouan intègre le business familial, au plus bas de l’échelle. Il vend du cannabis à la sortie des cours ou près du centre commercial de Nieuwegein.

Parfois, il se fait racketter par des garçons plus costauds que lui. C’est d’ailleurs à cette époque qu’on l’affuble du surnom de « de kleine », mais surtout parce qu’il est le benjamin de sa bande de copains. Pour faire le dur, il intègre un gang de jeunes, les Bad Boys, et sombre alors peu à peu dans la violence. En 1992, à 15 ans, il est condamné pour braquage, possession d’arme à feu et délit de fuite après un accident. Un casier judiciaire bien fourni, qui redeviendra vierge à sa majorité et le restera jusqu’en 2015.

Angels of Death

Au début des années 2000, Ridouan prend l’ascendant dans sa famille et se fait une place dans le monde très fermé du grand banditisme marocain aux Pays-Bas. Il incarne, avec d’autres, la deuxième génération de la Mocro Maffia, qui s’ouvre au business de la cocaïne, dix fois plus rentable que le « hasch ». Ce tournant coïncide avec les besoins des cartels colombiens et mexicains, qui cherchent de nouvelles routes pour faire transiter leurs marchandises de l’Amérique du Sud vers l’Europe.

L’Afrique de l’Ouest devient alors la plaque tournante privilégiée, avec en bout de chaîne des trafiquants marocains qui ont déjà leurs entrées dans les ports d’Anvers, en Belgique, et de Rotterdam, aux Pays-Bas. Dès 2005, Taghi importe environ 1 000 kilos par mois de « coke » du Panama à destination des Pays-Bas. Pour s’assurer de rester hors des écrans radars de la police et de la justice, il se fait radier des registres de la municipalité de Vianen en 2009.

Plus les enjeux sont importants, plus les rivalités s’exacerbent. La mafia n’échappe pas à cette règle. Dans le port d’Anvers, en 2012, The Turtles (les Tortues), une organisation criminelle belgo-marocaine, dérobe 200 kilos de cocaïne à une bande rivale. Le forfait provoque une guerre sanglante entre trafiquants et différentes ramifications de la Mocro Maffia. Pays-Bas, Belgique, Espagne, Surinam, Colombie, Maroc… Partout, des assassinats ont lieu. Ridouan Taghi profite de ces luttes intestines et s’associe avec un certain Saïd Razzouki, son bras droit.

Le duo forme alors un nouveau cartel, Angels of Death (les Anges de la mort), et devient incontournable dans le milieu de la pègre. En 2015, pour superviser tous ses réseaux et étendre ses tentacules, Taghi décide de s’installer en Belgique. C’est précisément cette année-là que son nom remonte aux oreilles de la police pour la première fois depuis 1992.

L’homme qui se met à table

En juin 2015, Ebrahim Buzhu pousse les portes d’un commissariat d’Utrecht pour déposer une plainte contre Ridouan Taghi et Saïd Razzouki, qui l’auraient menacé de mort. Le plaignant est lui-même connu des services de police depuis les années 1990 pour être un trafiquant de cocaïne, travaillant pour une sous-organisation de la Mocro Maffia et associé à des Yougoslaves. Ebrahim est né en 1969 à Utrecht.

Son père, un travailleur honnête, qui a ouvert la toute première boucherie halal du pays, s’est installé aux Pays-Bas dans les années 1950. Ebrahim grandit dans une famille bien établie, plutôt à l’aise financièrement, jusqu’à ce que son père décède brutalement. Privé de figure masculine structurante, mal entouré, il sombre dans la délinquance dès ses 17 ans.

Ebrahim Buzhu sera retrouvé abattu d’une balle dans la tête et le corps mutilé, en Espagne, le 15 janvier 2022

Tout en déposant sa plainte, Ebrahim affirme que ce Ridouan Taghi est « un grand parrain de la cocaïne aux Pays-Bas » et qu’il « se cache actuellement en Belgique ». Intéressés par ces informations inattendues, les policiers décident d’auditionner Ebrahim plusieurs fois. Contre toute attente, celui-ci se met à table : il balance tout ce qu’il sait sur les criminels en activité à Utrecht.

Résultat : lui qui voulait certainement régler ses comptes avec des rivaux paye ses épanchements au prix fort. Trois de ses proches sont assassinés : son petit frère, son ami d’enfance – un trafiquant qui habite à trois blocs du domicile familial des Buzhu –, et l’un de ses associés dans le crime, Ranko Scekic. Quant à Ebrahim Buzhu, il sera retrouvé abattu d’une balle dans la tête et le corps mutilé, dans la région de Cadix, en Espagne, le 15 janvier 2022.

Deux mois après les révélations de Buzhu, au cœur du mois d’août, les policiers font une descente dans deux garages de Nieuwegein, près de l’endroit où Ridouan Taghi a grandi. Ils y retrouvent 90 armes à feu, 4 000 munitions, une cargaison de gilets pare-balles et une dizaine de voitures volées. Plusieurs hommes sont arrêtés : ils font tous partie du gang des Bad Boys et sont soupçonnés de former un réseau de tueurs à gages.

En septembre 2015, dans la même région, Ronald Bakker, 59 ans, un homme a priori très éloigné du grand banditisme, est retrouvé assassiné dans son magasin. Il vendait notamment des Blackberry dotés du système PGP (Pretty Good Privacy), un logiciel de chiffrement utilisé pour crypter des données et des fichiers sensibles.

Quelques jours avant sa mort, ce dernier confiait à de faux clients des informations sensibles sur Ridouan Taghi, qui aurait fait l’acquisition de plusieurs téléphones PGP. Ces faux clients, probablement des hommes de Taghi, sont donc revenus sur leurs pas et se sont débarrassés de ce commerçant trop bavard.

Un nouveau Montana ?

Désormais dans le collimateur de la police, Ridouan Taghi décide de se mettre au vert. Après la Belgique, il se réfugie au Maroc. Mais les autorités néerlandaises informent directement le roi Mohammed VI de la présence de Taghi au royaume. Le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ) l’a alors dans son viseur et ouvre une enquête. Bien informé, Taghi sait que sa liberté est compromise sur le territoire marocain. Il loue alors un zodiac afin de rallier l’Espagne avant de s’envoler pour l’Amérique latine.

Depuis la Colombie, le Surinam et le Costa-Rica, Ridouan Taghi s’impose comme le « boss » de la Mocro Maffia et dirige tous ses réseaux. À la tête d’une fortune estimée à 100 millions de dollars, il est décrit comme l’archétype du baron de la drogue.

Ridouan Taghi est ultra-violent, au point d’être surnommé « le boucher » dans son propre cercle

Une sorte d’Al Capone ou de Tony Montana, vivant dans un luxe indécent, entouré de prostituées, paranoïaque, alcoolique — il boirait une bouteille de whisky par jour –, à tendances psychopathe. S’agissant de Ridouan Taghi, il est toujours difficile de démêler la vérité du pur fantasme.

Ce qui est avéré, c’est que toutes les investigations concernant les affaires de démantèlement de réseaux de trafic de drogue, d’assassinats et de règlements de compte sur le sol européen mènent à la Mocro Maffia et à son patron.

Et surtout, que Ridouan Taghi est ultra-violent au point d’être surnommé « le boucher » dans son propre cercle. En 2017, quelque chose d’inimaginable se produit : Nabil Bekkali, un tueur à gages maroco-néerlandais et homme de main de Ridouan Taghi, décide de se repentir. Il se rend à la police et propose de dire tout ce qu’il sait sur Taghi, en échange d’un aménagement de peine.

Dubaï, base de repli des trafiquants

En 2018, les Pays-Bas émettent donc un mandat d’arrêt international contre lui et son complice, Saïd Razzouki. En cavale, les deux comparses, munis de faux passeports et aidés par de hauts fonctionnaires des Émirats arabes unis, trouvent refuge à Dubaï. La ville est considérée comme une base de repli privilégiée des « high-value targets », dans le jargon des policiers qui traitent des affaires relatives au trafic de drogue et au blanchiment d’argent. Depuis cette cité bling-bling, Ridouan et Saïd continuent de gérer leur business et commanditent des assassinats à tour de bras.

C’est simple, tous ceux qui figurent sur leur « liste noire » doivent être neutralisés, et il ne s’agit pas seulement de criminels. Le 21 juin 2018, le quotidien néerlandais Panorama reçoit la visite d’un individu masqué muni d’un lance-roquettes à la suite de la publication d’un article révélant les noms de membres appartenant à l’organisation de Ridouan Taghi.

Le 26 juin 2018, le siège du média De Telegraaf est la cible d’un attentat à la camionnette bélier. En 2019, Derk Wiersum, l’avocat de Nabil Bekkali, est assassiné. Plus tard, c’est au tour du journaliste Peter R. De Vries, confident de Bekkali, de succomber à ses blessures lors d’une fusillade. Plusieurs personnalités publiques, notamment des magistrats, se disent menacées ; 70 personnes sont placées sous protection policière. Ridouan Taghi terrorise les Pays-Bas.

Une cavale et un coup de vieux

À Dubaï, la même année, les services de police locaux mènent d’intenses investigations avec les autorités néerlandaises et l’appui du Maroc. Rapidement, sur la base d’un tuyau, les policiers repèrent une villa de luxe qui semble abriter un fugitif : les rideaux sont constamment fermés, le silence règne, et un homme – probablement un domestique – attend la nuit tombée pour sortir les poubelles.

Le 6 décembre 2019, la maison est placée sous surveillance 24 heures sur 24. Dix jours plus tard, les agents effectuent une descente. Ils découvrent un Ridouan Taghi serein et détendu, assis sur son canapé devant la télévision, avec sa compagne du moment, en train de boire un verre de vin et fumer une cigarette. Son visage a pris un coup de vieux, il ne correspond plus aux photos détenues par la police pour l’identifier.

Il est accusé d’avoir commandité l’assassinat d’au moins neuf personnes

Arrêté sans aucune forme de résistance, il est extradé vers les Pays-Bas trois jours plus tard. Au grand dam du Maroc, qui le considère – entre autres – comme le cerveau d’une fusillade meurtrière à Marrakech, en 2017. Ridouan Taghi est incarcéré dans une prison ultra-sécurisée. Tout le monde redoute l’assaut d’un commando surarmé, payé par Taghi en personne, pour le faire évader. Ce ne serait pas une première, Taghi étant un homme plein de ressources.

Le 7 février 2020, c’est au tour de son fidèle bras droit, Razzouki, d’être arrêté par le FBI, à Medellin, en Colombie. Puis, dans la foulée, s’ouvre finalement le « procès Marengo » où comparaissent dix-sept personnes soupçonnées de faire partie d’un tentaculaire réseau de trafic de drogue et de tueurs à gages dirigé par Ridouan Taghi.

Quant à lui, il est accusé d’avoir commandité l’assassinat d’au moins neuf personnes. Ce procès, suivi par tous les Pays-Bas, est hors normes : les avocats apparaissent le visage masqué afin de ne pas être reconnus par les accusés, tandis que les journalistes et le public ont interdiction d’entrer dans la salle d’audience.

Police corrompue

L’accusation repose sur deux piliers : le témoignage, dense, du repenti Nabil Bekkali et la compilation de centaines de messages du fameux système PGP, qui ont permis de reconstituer l’itinéraire criminel de Ridouan Taghi et de confirmer plusieurs assassinats, dont celui d’Ebrahim Buzhu. À son propos, Taghi écrira : « Vaut mieux abattre ce boucher. Tout le monde peut savoir que c’est de ma part. Il a parlé avec la police. »

Sur la BCIJ marocaine, il texte : « Les services secrets marocains sont à fond sur moi. Ils savent beaucoup plus que l’AIVD [Unités néerlandaises, NDLR]. Ils me cherchent pour 32 assassinats. Ils ont retrouvé des armes. Le roi a donné l’ordre à la BCIJ d’enquêter à fond sur moi. »

Il fricote avec les mafias napolitaine, bosnienne et irlandaise, avec le général iranien Qassem Soleimani, ou encore l’ex-président du Surinam

Son goût pour l’ultra-violence est lui aussi confirmé par ce message : « J’ai besoin d’un bain de sang et rien d’autre. » On apprend également qu’il fricote avec les mafias napolitaine, bosnienne et irlandaise, avec le général iranien Qassem Soleimani, ou encore l’ex-président du Surinam (2010-2020), Desi Bouterse.

On comprend également que Taghi incarne une forme de banditisme 2.0, entouré d’une armée de jeunes désœuvrés, coupés de la réalité, extrêmement violents, qui exercent leurs trafics munis de Blackberry et se pensent intouchables. Ensemble, il forment « une machine à tuer bien huilée », selon les magistrats.

Les messages PGP révèlent aussi un mal qui ronge les Pays-Bas et la Belgique, particulièrement gangrénés par les mafias : la corruption de nombreux policiers et haut-fonctionnaires, qui ont fourni de l’aide ou des renseignements à Taghi, notamment les noms de ses rivaux.

Au cours des différentes audiences du procès, ce dernier a tour à tour refusé de comparaitre, crié son amour pour le club de football Ajax Amsterdam, puis gardé le silence, avant de déclarer : « Je préfère mourir ou finir ma vie en isolation plutôt que de donner le nom de quiconque. »

À ce jour, le procès est toujours en cours. Ridouan Taghi, lui, conserve probablement une influence sur la Mocro Maffia.