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De g. à dr., Ahmed Zendjabil, Ridouan Taghi et Moncef Ben Ali. © Montage JA; Hichem; DR

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Gangs of Maghreb : les trajectoires criminelles de trois caïds de la pègre

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Tunisie : Moncef Ben Ali, parrain de la « Couscous Connection »

« Gangs of Maghreb » (3/3). Patron de la pègre tunisoise, le frère de l’ex-président tunisien était chargé, au sein de la « Couscous Connection », de blanchir l’argent issu d’un trafic international d’héroïne.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 23 avril 2022 à 10:27

Moncef Ben Ali. © Hichem

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Dans la soirée du 15 mai 1996, les Tunisiens sont certains « qu’il se passe quelque chose ». En témoignent les nombreuses patrouilles de police qui quadrillent Tunis et sa banlieue et les contrôles accrus. Même l’assassinat d’Abou Jihad à Sidi Bou Saïd en 1988 n’avait pas provoqué un tel déploiement policier.

Le dispositif est tel que tous pensent qu’il est arrivé quelque chose au président Zine el-Abidine Ben Ali. C’est finalement la nouvelle de la mort de son frère cadet, Habib, surnommé Moncef, qui filtre. Très discrètement. Comme pour ses proches, il est difficile au grand public d’admettre qu’à 54 ans, le cœur de Moncef, le voyou fort en gueule, ait simplement lâché.

Certains assurent qu’il a été exécuté par un commando de quatre hommes mandatés par la pègre turque. Quelques années plus tard, la jeune femme qui était en sa compagnie cet après midi-là dans la garçonnière d’El-Menzah où Moncef donnait ses rendez-vous galants confirmera la thèse de la crise cardiaque. Mais, restée longtemps sous surveillance, elle ne s’épanchera plus jamais sur cet épisode.

L’héroïne de Belleville

Un décès brutal et un enterrement expédié à Sousse persuadent un temps son épouse, Leïla Derouiche, et ses enfants qu’il a été empoisonné sur ordre du président, gêné par les frasques de son frère cadet. À la faveur de la révolution, ils demanderont que le corps soit exhumé, mais les analyses ne confirmeront pas leur thèse et ne répondront pas à leurs interrogations nées au fil du temps.

Dans cette organisation internationale, Moncef Ben Ali assurait le blanchiment des sommes collectées

« Pour moi, les causes du décès restent obscures », lâche Ghazi Mellouli, son binôme en affaires qui traduit une impression largement répandue. Même mort, Moncef sème le trouble. Pour la famille, il y a anguille sous roche d’autant qu’autour de l’année 2007, Leïla Derouiche est certaine d’avoir croisé son défunt mari à Paris et prétend qu’il serait bien vivant et qu’il a été contraint de changer de vie car il écornait l’image de son aîné, le président.

Un scénario d’autant plus invraisemblable que Moncef a été condamné par contumace en novembre 1992 par la justice française à dix ans de prison, avec interdiction définitive d’accès au territoire français pour son implication, avec une trentaine de Tunisiens, dans un réseau international de trafic d’héroïne et de cocaïne.

Dans cette organisation opérant entre Amsterdam, Paris et Tunis, celui qui avait ses marques à Belleville assurait le blanchiment des sommes collectées à travers des commerces, des restaurants, des projets immobiliers et des sociétés d’import-export installés en Tunisie. Une opération qui a porté sur des centaines de milliers de francs, selon l’enquête.

C’est à partir de 1989 que la recrudescence du trafic d’héroïne dans le quartier populaire parisien de Belleville attire l’attention de la brigade des stupéfiants. Un certain Samir Kardi et sa compagne, Rosa Jendoubi, sont d’abord identifiés comme les petites mains du trafic. Ils sont arrêtés le 20 avril au retour d’un voyage en Belgique, où ils ont réceptionné la drogue convoyée depuis Amsterdam par un autre Tunisien, Rachid Haddad.

Immunité diplomatique

L’opération permet de remonter jusqu’à de plus gros poissons, dont Fathi Oueslati, l’un des frères dits « Roma » qui gèrent les circuits de la drogue sur Belleville. Le 20 février 1990, les noms de Hédi Ben Hassen, neveu de Frej Guedoura, le puissant chef des services spéciaux et de la sécurité nationale tunisienne, et celui de Moncef Ben Ali émergent.

Les deux hommes sont chargés du blanchiment de l’argent collecté par le réseau de trafiquants, au nom évocateur de « Couscous Connection », à travers un circuit de sociétés en Tunisie. Les banques tunisiennes ne s’interrogent pas sur l’origine des fonds malgré les très nombreux mouvements sur les comptes. Hédi Ben Hassen est arrêté à l’aéroport Orly-Sud. Moncef Ben Ali échappera, lui, aux policiers français.

Déchu, il reste un séducteur invétéré et le roi, à l’échelle modeste de Tunis, du monde des voyous et de la nuit

Prévenu, le président Zine el-Abidine Ben Ali entre dans une colère noire. Il est tenté de ne pas intervenir mais finit par donner pour instruction de fournir un passeport diplomatique à son cadet. Ce précieux sésame offre à Moncef une immunité diplomatique : la police française est obligée de le laisser filer.

Moncef Ben Ali ne retrouvera pas sa puissance. D’autant que Leïla Trabelsi, devenue l’épouse du président en mars 1992, écarte les gêneurs et ceux qui ne sont pas de son cercle. Sous son influence, Zine el-Abidine, le président, prend ses distances avec Moncef, le malfrat.

Les belles années de Moncef, quand son ascension dans la pègre accompagnait l’avènement politique de Zine, qu’il admire, sont désormais loins. La raison d’État et Leïla Trabelsi sont plus forts que les liens affectifs entre les deux frères. Moncef peut tout de même profiter du luxueux parc immobilier qu’il a acquis pour une bouchée de pain dans la capitale tunisienne. Déchu, il reste un séducteur invétéré et le roi, à l’échelle modeste de Tunis, du monde des voyous et de la nuit.

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C’est dans son café d’El-Menzah 5 qu’il conclue ses affaires, avant de fêter ça dans l’un des restaurants où tout le monde le connaît. Malgré tout, et face à la montée en puissance de la fratrie Trabelsi, Moncef Ben Ali fait profil bas. C’est un autre Moncef, le frère de Leïla Ben Ali décédé en prison en 2020, qui devient alors prépondérant dans le trafic de drogue.

Drogue, racket, proxénétisme…

Certains se souviennent encore de la jeunesse de Moncef le flambeur et de son brushing impeccable, au volant de sa petite Austin Mini rouge. Il dépensait alors en un rien de temps sa solde de sous-officier du bataillon hors rang, stationné à la caserne de Bouchoucha, à Tunis.

Après avoir longuement observé lors de son adolescence les agissements des petites frappes corses et maltaises à Sousse, Moncef fait ses premières armes en Libye, avant de rejoindre son frère, nommé attaché militaire à Rabat en 1974. Au Maroc, il s’initie aux ficelles du trafic de drogue.

Le Code pénal tunisien conserve une trace de la « Couscous Connection » à travers la loi 52

De retour à Tunis à la fin des années 1970, et dans l’ombre de l’ascension politique de son frère, Moncef se met au racket et au proxénétisme. Après le coup d’État de 1987 contre Habib Bourguiba, commence une période faste, pendant laquelle « son frère est président et lui règne sur la pègre », se souvient un habitué du restaurant El Khalil, à Tunis, où Moncef tenait table ouverte et donnait ses rendez-vous. Moncef devient influent, ne se mêle pas de politique, mais fait des affaires, prélève des commissions et investit dans l’immobiliser.

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Mais la véritable voyoucratie installée par les Trabelsi en Tunisie dans les années 1990 et 2000 fait pâlir son étoile. Moncef Ben Ali se fait petit à petit oublier, jusqu’à son décès, donc, en 1996. Son frère, le président Zine el-Abidine, est balayé par la révolution de 2011, mais le Code pénal tunisien conserve une trace de la « Couscous Connection ».

Pour se démarquer de son trublion de frère qui l’a mis en mauvaise posture vis-à-vis de la France, Ben Ali promulgue, en mai 1992, la loi 52 pour lutter contre la drogue. Un texte qui sanctionne sévèrement les consommateurs, toutes drogues confondues, et dont les jeunes, depuis la révolution de 2011, réclament l’abrogation.