Politique

Côte d’Ivoire : Blé Goudé, un tribun à la CPI

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Blé Goudé à l’issue de son audition au palais de justice du Plateau, à Abidjan.

Blé Goudé à l'issue de son audition au palais de justice du Plateau, à Abidjan. © Kanga Koffi Firmin Junior/AFP

Après plus d’un an de tergiversations, les autorités ivoiriennes ont décidé de livrer l’ancien leader des Jeunes patriotes à la Cour pénale internationale. Sans que son sort ne suscite l’émoi de ces foules qu’il mobilisait jadis…

Dire que le pouvoir ivoirien a hésité serait un doux euphémisme… Ce n’est qu’au terme d’un incroyable feuilleton médiatico-politico-judiciaire qui aura tenu tout le pays en haleine pendant plus d’un an que le gouvernement s’est décidé à livrer Charles Blé Goudé, 42 ans, à la Cour pénale internationale (CPI). Celle-ci formule quatre chefs d’accusation de crimes contre l’humanité à l’encontre de l’ancien leader des Jeunes patriotes : meurtre, viol, persécution et autres actes inhumains, qu’il aurait commis entre le 16 décembre 2010 et le 12 avril 2011, lors de la crise postélectorale.

La décision de le livrer à la juridiction internationale basée à La Haye (Pays-Bas) a été prise le 20 mars, lors d’un vote en Conseil des ministres. Chargé d’annoncer la nouvelle à la presse, Gnenema Mamadou Coulibaly, le ministre ivoirien de la Justice, n’a pas mâché ses mots : « Ce personnage incarne la violence et la douleur. C’est pour tourner définitivement la page que cette décision a été prise », a-t-il déclaré d’un ton ferme, comme pour faire oublier les tergiversations de ces derniers mois.

Lire : L’audience de confirmation des charges de Blé Goudé fixée au 18 avril

Tout commence le 17 janvier 2013. En cavale avant même la chute de son mentor Laurent Gbagbo, en avril 2011, puis exilé à Accra (Ghana), Blé Goudé est arrêté et remis aux autorités ivoiriennes. La justice de son pays, qui l’accuse notamment de crimes de guerre, décide de l’emprisonner dans un lieu tenu secret, sans droit de visite.

Si demain la CPI venait à en faire la demande, le pouvoir serait à court d’arguments pour refuser le transfert de certains cadres des ex-Forces nouvelles.

En octobre 2013, la CPI, qui avait émis dès la fin de 2011 un mandat d’arrêt international contre lui mais l’avait gardé sous scellés, le rend public et réclame le transfèrement du prisonnier à La Haye. S’ouvre alors une longue période de mutisme, côté ivoirien. Faut-il transférer Blé Goudé à la CPI, comme Laurent Gbagbo avant lui – en novembre 2011 ? Ou bien le juger sur place, en Côte d’Ivoire ? La question divise, au sein même du gouvernement.

D’un côté, les « anti-transfèrement », qui ne veulent surtout pas créer de précédent en la matière. Leur crainte : si demain la CPI venait à en faire la demande, le pouvoir serait à court d’arguments pour refuser le transfert de certains cadres des ex-Forces nouvelles. De l’autre côté, les « pro-transfèrement », qui voient dans ce geste l’occasion de faire d’une pierre deux coups : montrer la bonne volonté de la Côte d’Ivoire en matière de coopération avec la CPI tout en consolidant le dossier d’accusation contre Laurent Gbagbo.

L’enjeu ici est d’utiliser Blé Goudé comme témoin à charge contre celui qu’il défendait en mobilisant des milliers de jeunes et en les faisant descendre dans les rues. Pour Jean-Pierre Mignard et Jean-Paul Benoit, avocats de l’État ivoirien, ce transfèrement est un moindre mal pour le régime. D’autres, en revanche, s’inquiètent de ses conséquences sur la fragile dynamique de réconciliation nationale. Blé Goudé n’est pas Simone. « L’ex-première dame est une femme et une mère ; même si elle est soupçonnée des pires crimes, la CPI peut transiger sur son transfèrement, avance une source proche du dossier. Avec Blé Goudé, c’était plus compliqué. »

Le dossier Blé Goudé ne quitte pas le président

Qu’il soit en voyage, au Palais ou à sa résidence, le dossier Blé Goudé ne quitte pas le président. Alassane Ouattara a longtemps pensé que si les circonstances de l’époque et le statut de Gbagbo justifiaient qu’il soit remis à La Haye, tous les autres acteurs de la crise ivoirienne devaient être jugés dans leur pays. Sous pression de la CPI, il a finalement choisi un mode de règlement inédit pour cette mesure exceptionnelle en soumettant au vote des ministres réunis en conseil la décision d’envoyer l’ex-ministre de Gbagbo à La Haye. Résultat : le 20 mars, les pro-transfèrement l’ont emporté à une large majorité.

>> Lire  : Transfèrement de Blé Goudé, une semaine de réactions à chaud en Côte d’Ivoire

De leur côté, les partisans de celui qu’ils surnommaient jadis « le génie du Kpô » tentent de faire contre mauvaise fortune bon coeur. « Charles a toujours souhaité être jugé parmi les siens, en Côte d’Ivoire, déclare l’un de ses proches. Il ne remettait pas en cause la CPI, mais disait : « À la CPI, on sait quand on rentre, mais pas quand on sort ». »

Pour d’autres, au contraire, cette décision va enfin permettre à l’ancien leader de s’exprimer, de se défendre, et aussi de faire la lumière sur la manière dont il a été traité durant ses mois de détention. Il y a quelques jours, des photos publiées anonymement sur des sites pro-Gbagbo et montrant un Blé Goudé amaigri, mal rasé et en caleçon dans une cellule défraîchie avaient provoqué un tollé, en agaçant plus d’un au gouvernement. Hamed Bakayoko, le ministre de l’Intérieur, avait alors répliqué en publiant sur son compte Facebook des photos « officielles » du même détenu, mais d’un tout autre genre : on y voyait Blé Goudé souriant, un livre à la main ou regardant la télévision.

Le gouvernement, préoccupé par la popularitéde Blé Goudé ?

Du côté des avocats de l’intéressé, on dénonce un acte politique tout en préparant les prochaines étapes de son parcours judiciaire : première audience de comparution, audience de confirmation des charges, jugement éventuel. « La seule explication rationnelle [à ce transfèrement], c’est que ce gouvernement est toujours préoccupé par la popularité de mon client et qu’il continue à nier le rôle central que celui-ci pourrait jouer dans le processus de paix et de réconciliation, s’insurge l’Israélien Nick Kaufman, avocat de Blé Goudé auprès de la CPI. Puisqu’ils prétendent être en mesure de juger Simone Gbagbo, pourquoi ne le sont-ils pas pour Charles Blé Goudé ? » Un point de vue que partage son avocat ivoirien, Me Claver N’Dry : « On est en droit de se demander si ces institutions judiciaires, qui se disent capables de juger Simone Gbagbo, ne sont pas complètement démissionnaires dès lors qu’il s’agit de Charles Blé Goudé. Il n’y a évidemment pas que des considérations juridiques qui entrent en ligne de compte. »

À la CPI, on se réjouit de la décision prise par Abidjan dans le respect du Statut de Rome. Selon nos sources, les greffiers de la CPI étaient déjà sur place dès le 20 mars pour organiser le transfèrement. À La Haye, Charles Blé Goudé devrait être placé dans le quartier des arrivants de la prison de Scheveningen. Loin de la cellule de Laurent Gbagbo.

Lâché de toutes parts

Du temps de sa splendeur, il suffisait d’un claquement de doigts (et de quelques billets de francs CFA…) à Charles Blé Goudé pour rameuter des foules. C’est désormais sans mobilisation particulière de ses partisans que le sort s’acharne sur celui qui fut le dernier ministre de la Jeunesse de Laurent Gbagbo. Son arrestation à Tema, dans la banlieue d’Accra, suivie de son extradition vers la Côte d’Ivoire, le 18 janvier 2013, n’avait pas provoqué le séisme que son aura d’antan laissait redouter. Aujourd’hui, la décision de le transférer à la Cour pénale internationale n’a suscité aucun débordement à Abidjan. Pas même dans les rangs des irréductibles du Front populaire ivoirien (FPI). Pour les proches de Gbagbo, Blé Goudé a trahi dès avril 2011 en désertant avant l’assaut des Forces nouvelles (FN) la résidence où s’était enfermé l’ancien président avec le dernier carré de ses fidèles. Un autre élément conforte ce sentiment de trahison : son camp soupçonne l’ex-ministre d’avoir tenté de négocier son ralliement au pouvoir contre une amnistie. Il avait – c’est en tout cas ce qu’il affirmait à ses proches – des contacts directs ou indirects avec les plus hauts responsables du régime, dont Guillaume Soro et Hamed Bakayoko, le ministre de l’Intérieur, qui aurait cependant maintenu la traque des agents de la Direction des renseignements généraux (DRG) pendant ces supposées tractations… Seidik Abba

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