Économie

Sénégal : face à la pénurie de kérosène, les compagnies aériennes s’organisent

Dans moins de 24 heures, les avions qui se poseront à l’aéroport international Blaise-Diagne ne pourront plus s’y ravitailler en carburant. Un séisme pour la vingtaine de compagnies aériennes concernées (Air France, Air Côte d’Ivoire, Asky…).

Par - avec Mehdi Ba (à Dakar) et Joséphine Dedet
Mis à jour le 19 avril 2022 à 20:18

Un avion d’Air Sénégal sur les pistes de l’aéroport Blaise-Diagne de Dakar (Sénégal), le 28 mars 2020. © Zohra Bensemra/REUTERS.

« Pour des raisons d’indisponibilité de carburant aviation (kérosène) » à l’aéroport international Blaise-Diagne (AIBD) de Dakar (situé à Diass), les opérations d’avitaillement des aéronefs ne pourront plus se poursuivre à compter du mercredi 20 avril 2022 à 12 heures, et ce, pour une durée provisoire de deux semaines ». C’est par ce message, daté du 15 avril, que le directeur général de la Société de manutention de carburants aviation (SMCADY) a prévenu le directeur général de l’AIBD de la pénurie à venir quelques jours plus tard.

À charge pour le destinataire du mémo d’informer les navigants aériens d’une situation « inédite », explique Didier Bréchemier, associé du cabinet Roland-Berger en charge de l’aérien et des transports. Chose ayant été faite dès le lendemain, 16 avril.

Des solutions provisoires coûteuses

Pour les compagnies concernées – elles sont 23 à avoir posé leurs appareils sur le tarmac de l’AIBD en mars, auxquelles il faut ajouter trois compagnies cargo –, il a donc fallu, en urgence, trouver une parade. Deux solutions s’offrent à elles : ajouter une escale technique pour refaire le plein ou bien emporter du carburant supplémentaire pour permettre aux appareils d’effectuer une rotation complète avec un même plein. L’une comme l’autre étant des options très coûteuses pour les acteurs.

L’emport a été abandonné car c’est un non-sens écologie : les avions ainsi chargés brûlent plus de kérosène

« L’emport de carburant a été très utilisé fut un temps : les compagnies faisaient le plein là où le carburant était le moins cher. Cela a été largement abandonné avec la montée des préoccupations climatiques car c’est un non-sens écologique : les avions ainsi chargés brûlent plus de kérosène. En outre, cela oblige les transporteurs à limiter le nombre de passagers et de bagages pour ne pas surcharger l’appareil », explique Didier Bréchemier, selon qui cette stratégie est de toute façon impossible à mettre en œuvre avec des gros porteurs, pour qui l’escale supplémentaire est incontournable.

Les phases d’atterrissage et de (re)décollage engendrent un surcoût de plusieurs milliers d’euros

À Abidjan, Air Côte d’Ivoire, qui envoie à Dakar son A320 Neo, peu gourmand en carburant, a fait ses calculs. « En limitant le nombre de passagers à 100, contre 148 habituellement, nous pouvons remplir au maximum les réserves de carburant et faire l’aller-retour », indique un porte-parole de la compagnie, contacté par Jeune Afrique. De son côté, Air France va ajouter « une escale technique à l’aéroport de Las Palmas de Gran Canaria sur les vols retour pour compléter l’avitaillement en carburant ».

Cette étape supplémentaire « n’aura à ce stade pas d’impact pour les clients, en dehors de l’allongement du temps de parcours », précise l’entreprise. Outre le surcoût de plusieurs milliers d’euros engendré par les phases d’atterrissage et de (re)décollage, particulièrement gourmandes en carburant, elle présente l’inconvénient de sous optimiser l’appareil, sachant qu’un gros porteur « doit voler au moins 14 à 15 heures par jour pour être rentable », indique Didier Bréchemier.

Priorité à l’armée et à Air Sénégal

Depuis Lomé, Asky se dit déterminé à maintenir ses fréquences sur Dakar. « Nous examinons actuellement plusieurs options, transporter le carburant depuis l’aéroport [Osvaldo-Vieira] de Bissau ou nous ravitailler à partir de Banjul [en Gambie], en extension de l’arrêt technique », explique Nowel Ngala, directeur commercial de la compagnie, qui compte demander un « soutien minimal en carburant auprès de l’AIBD lorsque l’avion passe la nuit sur place ».

Aux dires de Dr Kaly Niang, directeur de la communication et de la coopération à l’AIBD, la SMCADY vient d’informer le directeur de l’aéroport, Doudou Kâ, qu’elle ne disposerait que d’une courte réserve de 2 800 m³ de carburant. « Ce volume correspond à un peu plus de 440 heures de vol pour un gros porteur, et un millier avec un A 320 Neo », indique Didier Bréchemier. Ce kérosène est réservé prioritairement à l’armée et à la compagnie nationale, Air Sénégal, à qui il est cependant recommandé de remplir ses réservoirs dans ses aéroports de destination, selon nos informations.

Manque d’anticipation

Dans un communiqué rendu public ce 19 avril, le pavillon national assure à ses passagers que « toutes les dispositions sont prises à son niveau, afin de pouvoir, durant la période annoncée, poursuivre ses opérations » habituelles avec les mêmes horaires.

La SMCADY aurait dû mieux gérer ses stocks et varier ses sources d’approvisionnement

Le même jour, une réunion de crise se tenait au Sénégal afin de trouver une issue à cette situation critique, qu’un protagoniste qualifie de « manque évident d’anticipation ». Si aucune explication ne figurait dans le courrier initial, des sources internes à l’AIBD indiquent que le renchérissement soudain du carburant lié au conflit russo-ukrainien est mis en avant dans les réunions de crise qui se succèdent au niveau du gouvernement. Ce qui ne suffit pas à calmer la grogne. La « SMCADY aurait dû mieux gérer ses stocks et varier ses sources d’approvisionnement », s’agace ainsi notre source au sein de Limak, la société gestionnaire de l’AIBD.