Politique

Cameroun : les Hayatou, une dynastie au cœur du pouvoir

L’histoire de cette famille puissante, qui a su naviguer d’Ahmadou Ahidjo à Paul Biya, est indissociable de l’évolution sociale et politique du septentrion camerounais. Voyage dans la galaxie Hayatou.

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Par - envoyé spécial à Garoua
Mis à jour le 3 mai 2022 à 16:11

Issa Hayatou, le 4 février 2017, quand il était encore président de la Confédération africaine de football (CAF). © Christian Liewig/ABACA

Les rayons de soleil disparaissent derrière les plaines boisées de Garoua, capitale de la région du Nord. À Marouaré, l’un des quartiers chics de la ville, un ballet de véhicules trahit une effervescence inhabituelle. Les automobiles convergent toutes vers une somptueuse demeure, où une rencontre va avoir lieu, loin des yeux du public.

L’hôte de céans, Issa Hayatou, accueille chaleureusement ses convives : les quelque soixante personnes qui se pressent dans le salon à la riche décoration orientale sont toutes des membres de la famille du prince de Garoua. Ils sont venus tenter de convaincre le patriarche, ancien président de la Confédération africaine de football (CAF), doyen du clan, de succéder à son frère, Alim Hayatou.

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Nous sommes le 10 avril 2021. Cinq jours plus tôt, le lamidat de Garoua, chefferie traditionnelle bâtie sur les ruines de l’émirat d’Adamawa, perdait son lamido, Alim Hayatou, mort des suites d’une maladie. Lui-même souffrant et affaibli, Issa Hayatou refuse un temps la succession. Mais, sous la pression de ses proches, il finit par accepter de se porter candidat.  

Paul Biya envoie un avion

Famille, membres du gouvernement et barons du septentrion se sont massivement mobilisés à l’occasion de l’enterrement d’Alim Hayatou, qui, au moment de son décès, était chef de premier degré (le grade le plus élevé dans la hiérarchie traditionnelle camerounaise) et secrétaire d’État.

L’événement a été organisé depuis la présidence de la République. Un avion spécialement affrété par Paul Biya a transporté la dépouille du défunt de Yaoundé à Garoua, où ont eu lieu les obsèques officielles. Le protocole d’État a envoyé une gerbe de fleurs au nom du président camerounais. Conformément aux usages islamiques, la cérémonie a été célébrée sans tarder. Mais, le jour même, à Garoua, une question est sur toutes les lèvres : lequel des Hayatou succèdera au lamido ?

Brisant un tabou, Hayatou milite en faveur de la scolarisation des enfants des familles peules

Si le nom des Hayatou occupe à ce point tous les esprits, c’est qu’il est étroitement lié à l’histoire de cette chefferie emblématique du Nord, et, au-delà, à celles des régions septentrionales du pays. Cette lignée familiale a construit sa notoriété et gagné en influence au fil des décennies, à l’ombre des différents gouvernements. 

Bons rapports avec la France

La success-story remonte à la première moitié du XXe siècle. À la mort du lamido Bouba Dewa, en 1921, la fada (le conseil des notables) décide de remettre le turban royal à son neveu, le jeune Hayatou, arrière-petit-fils du lamido Modibbo Hamman Njoundi.

Dans un Cameroun sous mandat de la Société des nations (SDN), le choix de ce commerçant réputé n’est pas fortuit. Les régents français du Cameroun, qui viennent d’hériter de la gestion du pays après la Première guerre mondiale, trouvent en Hayatou un interlocuteur favorable à leur implantation dans la région. Ils ne se trompent pas. 

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Dans un environnement ultraconservateur, le lamido brise un tabou et milite en faveur de la scolarisation des enfants des familles peules. Premier chef traditionnel du Nord à se rendre à La Mecque, il entretient d’excellents rapports avec la France, où il séjourne parfois. À travers lui, l’administration française renforce son pouvoir sur les quelque quatre cents villages de la contrée.

Il devient le mentor de plusieurs candidats aux élections, créant autant d’obligés 

Figure incontournable du septentrion camerounais, le lamido Hayatou devient le mentor de plusieurs candidats aux élections législatives, créant autant d’obligés. Parmi eux, un certain Ahmadou Ahidjo, dont il passe pour le père spirituel. Ce dernier deviendra Premier ministre, puis premier président du Cameroun indépendant. Pour les Hayatou, c’est le début d’une présence sur le devant de la scène politique nationale qui n’a pas cessé depuis.  

Au décès du lamido, en 1955, la France s’attèle à conserver le lamidat dans son giron. Sans surprise, Alhadji Abdoulaye, l’aîné des quarante-trois enfants du défunt, ceint le turban royal. Chargé de gérer l’administration du lamidat, son frère, Ahmadou Hayatou, sera le premier à acquérir une stature nationale.

Né en 1930, Ahmadou entame des études dans sa ville de Garoua avant de se rendre à Bongor, au Tchad voisin, puis à Reims, en France, où il fréquente le lycée Roosevelt. Après un bref passage dans une entreprise française au Burkina Faso, il revient à Yaoundé, où une carrière administrative semble se dessiner pour lui depuis qu’Ahmadou Ahidjo a pris les rênes du pays.  

La bienveillance du président Ahidjo

Entre 1959 et 1962, Ahmadou Hayatou est chef de cabinet au ministère de l’Élevage, puis à celui de l’Éducation. En 1962, il rejoint le secrétariat général de l’Assemblée législative du Cameroun oriental, qui deviendra l’Assemblée nationale du Cameroun en 1972. Il occupera cette fonction jusqu’à sa retraite, en 1988.  

À Yaoundé, il renforce l’influence de la famille Hayatou auprès des cercles du pouvoir. Fidèle à la voie tracée par ses parents, il veille à la scolarisation des enfants du clan. Parmi ses cadets, Sadou Hayatou, né en 1942, se démarque en obtenant une bourse de l’université de Toulouse.

Nanti d’un diplôme de l’Institut des hautes études d’outre-mer, à Paris, Sadou Hayatou revient au Cameroun en 1967 et intègre le ministère du Développement industriel, où il restera jusqu’en 1969. La même année, il accède au grade d’administrateur. En 1974, il est détaché à la Banque internationale du Cameroun pour l’épargne et le crédit (Bicec) en qualité de directeur général adjoint. Il est promu directeur général de cette banque publique deux ans plus tard, puis administrateur directeur général en 1979. 

Ahmadou Hayatou, qui a du flair, prend fait et cause pour Paul Biya

La famille du lamido évolue sous la bienveillance d’Ahidjo. En 1966, Alhadi Abdoulaye, fils et successeur du lamido Hayatou, décède. Alors qu’Ahmadou Hayatou est favori pour reprendre la tête du lamidat, le président camerounais s’y oppose. En coulisse, on murmure que des dignitaires peuls, parmi lesquels Asta Gabdo, la mère du chef de l’État, reprochent à l’intéressé d’avoir épousé une non peule. C’est finalement un autre Hayatou, Abdourahman Bobboy, qui montera sur le trône.  

Ahmadou Hayatou sera néanmoins un acteur clé du passage de témoin entre les présidents Ahidjo et Biya. En novembre 1982, il fait partie du cercle des fidèles à qui Ahidjo dévoile son intention de céder le pouvoir. Ahmadou Hayatou, qui a du flair, prend fait et cause pour le nouveau président. De fait, Paul Biya s’appuiera sur la dynastie Hayatou pour gouverner. En 1983, par exemple, il nomme Sadou Hayatou ministre de l’Agriculture.

Nommé Premier ministre

En rivalité pour le leadership du pays avec son prédécesseur, Biya n’hésite pas à se tourner vers Ahmadou Hayatou, dont il est l’un des visiteurs assidus. Signe de la proximité entre les deux hommes, la famille Hayatou ne sera nullement inquiétée après la tentative de coup d’État de 1984, malgré la méfiance qu’inspirent au pouvoir les anciens proches d’Ahidjo. 

La carrière de Sadou Hayatou connaîtra même une progression spectaculaire. Ministre du Plan en 1985, il hérite du portefeuille des Finances en 1987, puis rejoint la présidence de la République en tant que secrétaire général, en 1990. Il exercera cette fonction jusqu’à sa nomination au poste (restauré) de Premier ministre, le 25 avril 1991.  

Issa Hayatou devient président de la CAF et Alim Garga, directeur général de la Camelcab

Mais la population de Garoua, restée fidèle à Ahidjo, n’apprécie guère le rapprochement entre les Hayatou et le nouveau dirigeant du pays. Lors des élections législatives du 1er mars 1992, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), emmené par Sadou, est laminé dans le fief familial de Garoua. Le 9 avril 1992, Paul Biya le remplace à la primature par Simon Achidi Achu.

Un an plus tard, Ahmadou Hayatou s’éteint à Garoua, dont il était entre-temps devenu maire. La même année, Sadou est nommé directeur national de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), une nomination assimilable à une relégation en deuxième section pour ce haut cadre.

Tradition peule et islamique

Le lamidat n’est plus dirigé par un Hayatou depuis qu’Ibrahima Abbo (fils de Modibo Abbo) a succédé à Abdourahman Bobboy. On croit alors au déclin de la dynastie. Deux nouvelles figures sont pourtant en pleine ascension : Issa, devenu président de la CAF en 1988, et Alim Garga, nommé directeur général de la Cameroon Electric Cable (Camelcab) en 1993.  

Le clan reprend du galon dans les années 2000. Solidement installé dans ses fonctions de président de la CAF, Issa Hayatou donne une aura internationale à la famille. À Yaoundé, Alim Garga, devenu secrétaire d’État à la Santé en septembre 1996 et lamido en août 2000, perpétue, de son côté, le destin national de la lignée. Un autre Hayatou émerge en 2005 : Dahirou, commissaire divisionnaire et inspecteur à la délégation générale de la Sûreté nationale. Proche d’Edgar Alain Mebe Ngo’o, à l’époque tout-puissant ministre de la Défense, il sera aussi, jusqu’à son décès en 2020, l’un des membres les plus influents de la famille.

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Aujourd’hui, les Hayatou restent les représentants d’une élite camerounaise urbaine, éduquée et occidentalisée. Ils demeurent aussi des garants de la tradition peule et islamique. Les membres de la famille portent indifféremment costumes ou boubous. À Garoua, le clan se retrouve lors des différentes fêtes musulmanes, comme l’Aïd el-fitr et l’Aïd el-kébir. Autant d’occasions de se concerter autour des derniers recrutements politiques et de pérenniser les réseaux de pouvoir.

Les descendants du premier lamido Hayatou sont toujours présents dans l’administration : Saïdou Bouba est sous-préfet de Lagdo ; Karim Hayatou, cadre au ministère des Finances ; Alioum Garga, maire de Garoua premier.

Cette famille patricienne, omniprésente, ne semble pas avoir été affectée par la perte du lamidat, que dirige aujourd’hui Ibrahim El Rachidine, petit-fils du lamido Abdoulaye. Comme au stade municipal Ahmadou-Hayatou, baptisé en mémoire de l’ancien maire de Garoua, l’ombre de cette puissante dynastie continue de planer sur la ville, la région et le pays.