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Trafic de bois : sur la piste d’un crime environnemental

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Sénégal : quand le trafic de bois alimente la rébellion en Casamance

« Trafic de bois : les coulisses du pillage » (3/5). Entre le Sénégal et la Chine, via la Gambie, le commerce illicite de bois de rose continue de prospérer. Une catastrophe écologique qui génère des sommes colossales et finance la lutte armée.

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Par - à Dakar
Mis à jour le 25 novembre 2022 à 16:12

© MONTAGE JA : JOHN WESSELS/AFP

Son nom pourrait évoquer quelque dinosaure tout droit sorti du film Jurassic Park. Mais pterocarpus erinaceus n’a rien d’un ptérodactyle reconstitué sur grand écran, à partir de son ADN, afin de donner des frissons aux adolescents. Au sud du Sénégal, cette espèce de bois précieux – appelée, indifféremment, bois de rose ou bois de vène – a longtemps été l’un des trésors secrets des vertes forêts de la Casamance. Trésor écologique s’entend, avant que son exploitation sauvage et son commerce clandestin ne se transforment en un business juteux au carrefour du Sénégal, de la Gambie et de la Chine. Avec, en toile de fond, une rébellion armée qui a vite compris quel intérêt en tirer pour se financer.

Embuscade meurtrière

Le 24 janvier 2022, un accrochage meurtrier est venu rappeler que le conflit ancien dans cette région méridionale du Sénégal ne relevait pas seulement des revendications indépendantistes du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC). Cette rébellion, qui sévit depuis 40 ans – la plus ancienne d’Afrique -, est aujourd’hui scindée en deux maquis distincts qui entretiennent conjointement un conflit de basse intensité face aux forces armées sénégalaises. Au sud, à la frontière bissau-guinéenne, César Atoute Badiate maintient une pression relative après avoir fait scission avec son frère ennemi, l’incontrôlable Salif Sadio, puis avoir opté pour un cessez-le-feu.

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Au nord, dans la zone qui jouxte la frontière gambienne, ce dernier reste, lui, actif militairement. C’est entre les rebelles emmenés par Salif Sadio et les « Diambars » (le surnom des soldats sénégalais) qu’a eu lieu le récent accrochage à l’origine d’un possible virage dans le conflit. Quatre militaires sénégalais y ont trouvé la mort tandis que sept autres ont été provisoirement retenus en otages. Et au cours des mois suivants, une offensive de l’armée sénégalaise a traduit l’intention de Dakar d’en finir avec cette rébellion qui se voudrait irréductible.

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Au lendemain de l’affaire, le 25 janvier 2022, un communiqué de presse de la Direction des relations publiques des armées (Dirpa) vient lever une zone d’ombre sur le casus belli. Signé du lieutenant-colonel Saliou Ngom, celui-ci indique que l’échange de coups de feu survenu la veille s’est déroulé « en Gambie, au sud de Bwiam […], dans le cadre d’une action de sécurisation et de lutte contre les trafics illicites, notamment contre l’exploitation criminelle du bois sur la frange frontalière avec la Gambie ».

Commerce illégal et complicités

Selon la Dirpa, « au cours des cinq mois précédents, 77 camions transportant illégalement du bois provenant du Sénégal avaient été immobilisés par le 5e Détachement sénégalais déployé au sein de la Force internationale en Gambie », la Micega. Officiellement, la loi gambienne ne permet pas l’exportation de bois de rose. Mais, malgré le changement de régime survenu en 2018, suite au départ de Yahya Jammeh, des complicités au plus haut niveau sont attestées, côté gambien, dans ce commerce connu de tous.

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C’est donc en cherchant à contrôler ce convoi que les soldats sénégalais seraient tombés dans une embuscade. Faut-il en déduire que le MFDC assurait la protection des containers de troncs d’arbre pillés dans les forêts du Sénégal méridional ?

Si rien n’est fait d’ici deux ans, la Casamance risque de devenir un désert

Selon un bon connaisseur du dossier, membre de la société civile sénégalaise, « la zone où le bois est coupé illégalement se situe pourtant bien plus à l’est de la zone contrôlée par Salif Sadio ». Reste que, d’après des témoignages convergents, c’est lors d’un contrôle du chargement des camions emplis de troncs que l’accrochage a débuté entre rebelles et soldats sénégalais.

100 000 tonnes de la Gambie vers la Chine

« Si rien n’est fait d’ici deux ans, la région naturelle de Casamance risque de devenir un désert. » Ce 26 mai 2016, lors d’une conférence de presse, à Dakar, le militant écologiste Haïdar El Ali sonne l’alerte, quitte à forcer le trait pour la bonne cause. Fondateur de l’Océanium, à la fois club de plongée et association de protection de l’environnement, cet ancien ministre de l’Écologie et de la Protection de la nature puis de la Pêche et des Affaires maritimes de Macky Sall (entre 2012 et 2014) est, de longue date, mobilisé face à la déforestation du poumon forestier sénégalais.

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Projetée lors de cette conférence de presse, une vidéo tournée par drone permet de mesurer l’ampleur du désastre. Elle révèle en effet l’existence, en territoire gambien, d’un des principaux lieux de stockage du trafic illégal du bois de vène coupé du côté sénégalais de la frontière, dans la région administrative de Kolda. À 50 mètres d’altitude, le drone capture alors les images de milliers de troncs d’arbre alignés, en attente de chargement dans des camions gros-porteurs. Leur future destination est Banjul, la capitale gambienne, où des conteneurs remplis de bois de vène seront ensuite acheminés vers la Chine, un marché particulièrement juteux pour les trafiquants.

Un trafic encore plus lucratif que le braconnage illégal des rhinocéros, des pangolins ou des éléphants

Selon National Geographic, les importations de ce bois précieux vers l’Asie auraient été multipliées par quatorze entre 2009 et 2014. Apprécié pour sa teinte rougeâtre et sa longévité, le bois de rose figure au premier plan des espèces les plus recherchées dans un trafic encore plus lucratif que le braconnage illégal des rhinocéros, des pangolins ou des éléphants chassés illégalement pour leurs cornes, leurs écailles ou leur ivoire, qui représente, selon le Fonds pour l’environnement mondial, entre 5 et 20 milliards de dollars par an.

Pour prendre la mesure du rôle joué par la Gambie, un seul chiffre suffit. « Entre 2014 et 2017, ce pays de seulement 11 300 km², enclavé au sein du Sénégal, a exporté pour près de 163 millions de dollars de bois de rose à destination de la Chine », avançait, en mars 2020, l’ONG Trial International, basée en Suisse. Un chiffre qui prend toute sa mesure lorsqu’on sait que la Gambie, globalement dépourvue de surface forestière, serait bien incapable de fournir une telle quantité de ce bois tant convoité. En 2019, les chiffres officiels font état de plus de 100 000 tonnes de bois de rose importées par la Chine depuis la Gambie. Soit plus de quatre fois le poids des quantités importées en 2018.

Dénonciation pénale pour pillage

Une situation qui conduit alors le ministre sénégalais de l’Environnement, Abdou Karim Sall, à dénoncer une situation « insupportable en termes d’agression de notre patrimoine forestier ». En juin 2019, Trial International a déposé devant la justice helvétique une « dénonciation pénale pour pillage » contre l’entreprise Westwood, de l’homme d’affaires suisse Nicolae Bogdan Buzaianu, dans laquelle l’ancien despote gambien Yahyah Jammeh est soupçonné d’avoir détenu des intérêts. « Entre 2014 et 2017, assure l’ONG, cette société gambienne disposait d’une licence exclusive pour exporter du bois de rose. Le bois qu’elle exportait était abattu illégalement en Casamance voisine. »

Le Sénégal s’est ému de ce trafic, notamment depuis le départ du pouvoir de Yahya Jammeh

Depuis des années, le trafic s’expose en plein jour. À plusieurs reprises, les autorités sénégalaises s’en sont émues, notamment depuis le départ du pouvoir de Yahya Jammeh, qui entretenait avec son voisin une relation pour le moins compliquée. Mais aujourd’hui, les experts de la société civile vers lesquels JA s’est tourné pour évoquer ce trafic tant dénoncé ont poliment décliné, alors que les combats ont repris en Casamance. Certains, basés dans la région, craignent en effet pour leur sécurité.

En mars 2018, lors du premier conseil présidentiel sénégalo-gambien, qui s’est tenu à Banjul, Macky Sall avait rappelé à la Gambie ses engagements dans la traque aux activités lucratives illicites entre les deux pays, notamment la destruction des forêts de la Casamance. Le 6 janvier 2018, 14 coupeurs de bois avaient été assassinés à Boffa – un crime sordide qui vient d’être jugé à Dakar.

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« Le trafic illicite n’est pas seulement une violation formelle de la loi : il est aussi et surtout une source d’instabilité pour la société et l’État. C’est pourquoi nous ne devons ménager aucun effort pour faire de la lutte contre ce fléau une priorité de premier ordre, notamment dans le cadre de l’accord sur les ressources transfrontalières, notamment la foresterie », indiquait alors le président sénégalais.

« Situation alarmante »

Dans le communiqué final rendu public au terme de ce sommet bilatéral, on apprenait que « les deux chefs d’État ont donné des instructions pour engager des actions identifiées [comme] l’intensification des patrouilles mixtes le long des frontières pour lutter contre le trafic de bois ». De son côté, Adama Barrow se voulait rassurant : « Vous savez tous que mon prédécesseur et ses acolytes avaient des intérêts directs dans le trafic de ce bois. Or tout le monde s’accorde à dire que ce trafic est très lucratif, à l’image du trafic de la drogue. Dès que l’on s’y met, on ne s’arrête plus et les appétits deviennent gigantesques. Mais mon gouvernement n’a aucun intérêt dans ce trafic du bois de Casamance et j’ai dit au président Macky Sall que les forces de sécurité et de défense de la Gambie sont maintenant stationnées à tous les points d’entrée utilisés par ces trafiquants du bois de Casamance. Donc je voudrais assurer le Sénégal de ma totale collaboration et de ma disponibilité dans cette lutte commune. »

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Trois ans plus tard, pourtant, le problème restait entier. Lorsque les ministres des Affaires étrangères sénégalais et gambien se sont retrouvés à Dakar, le 15 janvier 2021, pour élaborer des solutions, les deux pays semblaient en être restés aux bonnes intentions. « Ce n’est pas un problème gambien ni sénégalais mais un problème sénégambien », expliquait alors le chef de la diplomatie gambienne, Mamadou Tangara, qui réaffirmait à cette occasion « l’engagement du président Adama Barrow de travailler main dans la main avec son grand frère et ami Macky Sall ».

Adama Barrow, c’est la même chose que Yahya Jammeh. Et ça ne peut pas continuer !

Quant à son homologue sénégalaise Aïssata Tall Sall, elle confirmait que « les rapports et autres données dont nous disposons décrivent une situation alarmante, ainsi qu’un désastre écologique, sanitaire ». Face aux coupeurs de bois, assurait-elle, « il est donc urgent d’appliquer la tolérance zéro ».

Investigation de la BBC

Entre ces deux réunions, en mars 2020, une enquête journalistique est toutefois venue jeter un énorme pavé dans la mare. À travers un documentaire de 45 minutes réalisé entre la Casamance et la Gambie, l’émission d’investigation « BBC Eye » dévoilait en effet les dessous du trafic de bois de rose. Autorités locales au Sénégal, entourage présidentiel en Gambie, rebelles du MFDC… personne n’en est sorti indemne.

« On estime que les exportations illégales de bois de rose représentent environ la moitié des exportations du pays et 10 % de son PIB », indique la chaîne britannique, ajoutant que la Gambie est parmi les cinq plus grands exportateurs mondiaux de bois de rose… alors que sa forêt est aujourd’hui dépourvue de cette ressource. Des mesures draconiennes ont-elles été prises depuis l’arrivée au pouvoir d’Adama Barrow ? « Hélas ! Adama Barrow, c’est la même chose [que Yahya Jammeh], tacle Haïdar El Ali. Et ça ne peut pas continuer ! »

Officiellement, la loi gambienne ne permet pas l’exportation de « keno » – l’appellation locale du bois de rose. Pourtant, selon les journalistes de la BBC, qui parviennent à piéger des interlocuteurs en caméra cachée en simulant être impliqués dans ce trafic, on continue de déplorer des complicités jusqu’au plus haut niveau à Banjul.

Déclarations d’intention

Au cours des dernières années, seules des ONG auront donc documenté et dénoncé l’ampleur de cette catastrophe écologique. Greenpeace, Trial International ou encore l’Agence d’investigation environnementale (EIA), basée à Washington, se seront retrouvées bien seules sur le front de la guerre du bois, tandis que les États ont, le plus souvent, limité leurs efforts à des déclarations d’intention et, à la marge, à des opérations spectaculaires mais trop ponctuelles pour produire des effets durables.

En mars 2022, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites) réitérait néanmoins, dans un communiqué, son « soutien à la lutte contre la criminalité liée aux espèces sauvages en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale », au premier rang desquelles pterocarpus erinaceus. Un texte qui, malgré sa formulation bureaucratique et absconse, invite « les États de l’aire de répartition de pterocarpus erinaceus » (au total, 15 États africains) » à transmettre au Secrétariat dans les trente jours de la présente notification (c’est-à-dire le 27 avril 2022) une justification écrite indiquant que la procédure accélérée d’application de l’article XIII ne s’applique pas dans leur cas, soit en soumettant leurs avis de commerce non préjudiciable (ACNP) et d’acquisition légale, soit en demandant au Secrétariat de publier un quota d’exportation volontaire zéro pour le commerce des spécimens de cette espèce ».

Les Chinois ont arrêté de préfinancer les exportations. Mais ils vont probablement trouver des voies de contournement

Suite à cette décision du Cites, les Chinois ont arrêté de préfinancer les exportations de bois venant de la Gambie ou du Mali, indique un militant écologiste sénégalais qui préfère garder l’anonymat. Mais ils vont probablement trouver des voies de contournement et des espèces alternatives de bois rouge », ajoute-t-il

Contacté par Jeune Afrique, l’un des représentants du Cites au Sénégal, le colonel Abass Sonko, n’a pas donné suite à nos appels et messages. Quant à Haïdar El Ali, en convalescence suite à des problèmes de santé, il réside aujourd’hui en Casamance avec sa famille et, dans le contexte tendu qui fait suite aux opérations militaires sénégalaises face au MFDC, il n’a pas d’avantage souhaité répondre à nos questions.

Appétits insatiables

Surnommé « l’ivoire de la forêt », le bois de vène, qui joue un rôle primordial dans l’écosystème, est donc en voie d’extinction du fait de ce trafic intense. Cette espèce légumineuse est pourtant importante dans son habitat, puisqu’elle fixe l’azote atmosphérique et peut survivre aux feux de brousse.

Le trafic bénéficie à des intermédiaires véreux tapis au sein des services officiels sénégalais comme gambiens

Bénéficiant à des intermédiaires véreux tapis au sein des services officiels sénégalais comme gambiens, procurant au passage une dîme aux rebelles du MFDC, ce trafic – à mi-chemin entre financement de la guerre et mafia en col blanc – génère des profits colossaux : « Ceux-ci sont estimés entre 51 et 152 milliards de dollars par an », selon le directeur exécutif d’Interpol, Tim Morris : « Les renseignements fournis à Interpol confirment que les routes et modus operandi utilisés pour le trafic illégal du bois sont les même qui servent pour les drogues et les espèces protégées », estime-t-il.

« C’est l’appétit insatiable de la Chine pour le bois de rose qui alimente ce commerce », commentait la BBC dans son enquête récente. Une certitude : les troncs illégalement coupés se retrouvent, une fois travaillés, dans les magasins chinois vendant des meubles de luxe. Entre 2017 et 2019, ce sont ainsi 600 000 tonnes de bois de rose, équivalant à 1 million d’arbres, qui auraient été acheminées en Chine par la mer, pour une valeur de 300 millions de dollars. Un butin écologique raflé à la forêt sénégalaise, dans une indifférence coupable, par les trafiquants.


Retrouvez tous les articles de la série :

· Trafic de bois en Côte d’Ivoire : l’affaire qui a précipité la chute d’Alain-Richard Donwahi (1/5)

· Cameroun-Nigeria : de Yaoundé à Lagos, le bois et l’argent du bois (2/5)

Sénégal : quand le trafic de bois alimente la rébellion en Casamance (3/5)

· Infographie – Bois précieux : sur les routes du pillage (4/5)

· RDC : Tshisekedi et l’impossible ménage dans les forêts congolaises (5/5)