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Le président burundais Evariste Ndayishimiye tient le drapeau national lors de sa cérémonie d’investiture à Gitega, le 18 juin 2020. © CHINE NOUVELLE/SIPA.

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Burundi : petit État, grandes ambitions

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Burundi : « La Russie nous a soutenus quand nous étions dans la difficulté et nous en tenons compte »

À la tête de la diplomatie burundaise, Albert Shingiro a pour délicate mission de rouvrir son pays au monde. Les progrès sont réels, même si le processus de normalisation avec Kigali n’a pas encore abouti.

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Par - Envoyé spécial à Bujumbura
Mis à jour le 31 mai 2022 à 12:45

Albert Shingiro, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération au développement du Burundi. © MAE République du Burundi

Nommé ministre des Affaires étrangères et de la Coopération au développement du Burundi le 28 juin 2020, dix jours après l’investiture d’Évariste Ndayishimiye à la présidence, Albert Shingiro (51 ans) a la lourde tâche de piloter la normalisation des relations internationales du pays, après les cinq années d’isolement et de repli sur soi qui ont marqué le deuxième mandat de Pierre Nkurunziza.

Diplômé des universités du Bénin et de Laval (Québec), ce diplomate de carrière a occupé plusieurs postes aux Nations unies, auprès desquelles il été l’ambassadeur de son pays de 2014 à 2020.

Même les représentants de l’opposition voient en lui un homme compétent et enclin au dialogue, bien plus ouvert que certains de ses camarades de parti qui ont fait leurs classes dans les maquis de la rébellion. S’il aime à répéter que le président Ndayishimiye est « le premier diplomate du pays » et que son propre rôle est « technique et administratif », Albert Shingiro est aujourd’hui l’un des hommes clés du retour du Burundi sur la scène internationale et la cheville ouvrière de la normalisation de ses relations, tant avec les institutions internationales qu’avec ses voisins de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC).

Jeune Afrique : La Russie est depuis longtemps un partenaire du Burundi. Comment votre pays réagit-il à la crise ukrainienne ?

Albert Shingiro : D’un point de vue géographique, ces événements sont bien sûr très lointains pour nous. Mais leur impact est mondial. La Russie nous a soutenus quand nous étions dans la difficulté, et nous en tenons compte. Par ailleurs, la situation du Burundi sur la scène internationale évolue : les États-Unis ont levé toutes les sanctions qui touchaient notre pays, l’Union européenne également [elle a repris son aide financière directe en février], même s’il reste encore des mesures ciblées contre certaines personnalités.

Tout cela a motivé notre vote à l’Assemblée générale de l’ONU, au début de mars : nous avons choisi l’abstention, la neutralité, le non-alignement. Il est vrai que, avant la levée des sanctions, nous votions en général avec la Russie. Mais le contexte a changé. Je pense que l’Union européenne est contente de notre vote, et que la Russie l’est aussi.

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Depuis la mi-avril, le pays fait face à une pénurie de carburant : est-ce lié au conflit ?

Oui. Le carburant arrive chez nous depuis le port de Dar es-Salaam. Or la Tanzanie subit les conséquences du conflit, donc nous les subissons aussi. En revanche, pour ce qui est des produits alimentaires, nous ne sommes pas touchés : depuis 2020, le président Ndayishimiye a placé l’agriculture en tête de nos priorités – notamment en incitant à la création de coopératives – et nous produisons de quoi nourrir les 12 millions de Burundais.

Nous avons besoin de produire plus sur un petit espace

Notre ambition est de produire également pour l’export et de transformer davantage nos produits agricoles, raison pour laquelle j’insiste toujours auprès de nos partenaires étrangers sur la nécessité de procéder à des transferts de technologies. J’en ai parlé lors de ma visite en Israël, au début d’avril. Nous avons besoin de produire plus sur un petit espace.

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Entre 2015 et 2020, les relations avec les Européens et les Américains ont été difficiles. Cela a-t-il été l’occasion d’un rapprochement avec des puissances comme la Chine ou la Russie ?

Le Burundi entretient des partenariats stratégiques avec tous les pays qui veulent l’appuyer. L’Union européenne est l’un de nos partenaires traditionnels, tout comme les États-Unis. Sans oublier la Chine, qui nous fournit des infrastructures, qui a construit le palais présidentiel, qui nous aide en matière d’éducation, de santé, d’agriculture, et qui nous a fourni des vaccins contre le Covid-19. Nous venons de signer avec Pékin un accord portant sur la modernisation de l’aéroport de Bujumbura.

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Notre vision, c’est que chacun de ces partenaires se complète et qu’ils ne sont pas en compétition. Ils interviennent dans des domaines différents. La Chine nous fait beaucoup de dons, certes. Mais nous venons de signer avec les États-Unis un accord – le plus important depuis l’indépendance du Burundi – portant sur un soutien de 400 millions de dollars sur cinq ans. Dans tous ces partenariats, nous privilégions les projets et les investissements, comme cela a été défini dans notre nouvelle stratégie diplomatique.

Notre priorité est d’attirer des investisseurs étrangers

En quoi consiste cette nouvelle stratégie ?

Il s’agit avant tout d’une diplomatie économique, qui repose sur cinq piliers. Le premier consiste à attirer des investisseurs étrangers : c’est la première mission confiée à nos ambassadeurs. Le deuxième pilier est la promotion des échanges commerciaux et la diversification de nos exportations. Pour le troisième, il s’agit d’obtenir des transferts de technologies.

Quatrièmement, nous allons continuer à construire des infrastructures de développement, comme la ligne de chemin de fer Dar es-Salaam/Bujumbura/Kinshasa, un projet tripartite avec la Tanzanie et la RDC mené sur cinq ans et qui nous permettra d’exporter notre minerai [nickel]. Enfin, notre cinquième pilier est la promotion du tourisme : le lac Tanganyika est un trésor encore inexploité, nous voulons développer la navigation, des routes, des pistes cyclables !

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Vous évoquez un grand projet avec la Tanzanie et la RDC : jusqu’à quel point l’intégration du pays au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est est-elle un enjeu pour le Burundi ?

C’est l’une de nos priorités. L’EAC est en train de grandir. Avec l’adhésion de la RD Congo, nous sommes maintenant sept États membres, unis dans un grand marché de 280 millions d’habitants.

Le but est de réaliser une union douanière, de créer un marché commun et d’aller vers une union monétaire, avec une devise commune. Nous visons l’échéance de 2024, mais cela risque de prendre un peu plus de temps. L’étape ultime, la plus difficile, sera la création d’une fédération ou d’une confédération politique, avec une diplomatie et une politique de défense communes.

Ce sera compliqué, mais on le sait : dans toute l’Afrique, nous voulons aller vers une intégration continentale qui devra se faire par blocs régionaux. À terme, l’EAC fusionnera peut-être avec la SADC [Communauté de développement de l’Afrique australe], et ainsi de suite.

Pourquoi la normalisation des relations avec le Rwanda semble-t-elle si difficile ?

Les relations étaient très bonnes jusqu’en 2015. Cette année-là, les putschistes [auteurs de la tentative de coup d’État militaire du 13 mai 2015] ont fui à Kigali et la situation s’est envenimée. Depuis 2020, les choses s’arrangent : cette année-là, j’ai brisé la glace en rencontrant mon homologue rwandais à la frontière. Depuis, nous multiplions les contacts, nous nous voyons au sein des organisations régionales, nous échangeons des envoyés spéciaux…

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Sincèrement, le seul point qui reste en suspens est cette question des putschistes, que nous voulons traduire devant la justice burundaise, conformément au droit international. Nos ministres de la Justice respectifs se sont rencontrés pour en parler, et moi-même, j’évoque le sujet avec mon homologue rwandais. Je lui dis : « On ne choisit pas ses voisins, nous devons vivre ensemble. Êtes-vous vraiment prêts à sacrifier notre relation diplomatique pour quinze ou vingt personnes qui n’ont aucun avenir politique ? »

Les Rwandais sont nos frères, nous nous parlons en kirundi ou en kinyarwanda. Nos relations ne concernent que nous

Ne faudrait-il pas envisager une médiation afin de faciliter la réconciliation ?

Nous ne voulons pas de médiation extérieure. Les Rwandais sont nos frères, nous nous parlons en kirundi ou en kinyarwanda. Cela ne concerne que nous. Une fois que la question des putschistes sera réglée, on pourra parler d’une rencontre au plus haut niveau.