Politique

Arabie saoudite-Émirats arabes unis : entre MBS et MBZ, une compétition décomplexée

Après avoir aligné leurs positions respectives pendant des années, Riyad et Abou Dhabi se perçoivent de plus en plus comme des puissances régionales rivales. Analyse.

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Mis à jour le 19 avril 2022 à 12:34

Mohammed Ben Zayed et Mohammed Ben Salman à Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, le 22 novembre 2018. © Emirates News Agency (WAM)/XINHUA/REA

Ce sont deux choix qui ne sont pas passés inaperçus. Lors du vote sur l’exclusion de la Russie du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, le 7 avril, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU), partenaires stratégiques des États-Unis, se sont abstenus.

Tandis qu’Abou Dhabi navigue sur une périlleuse ligne de crête entre neutralité (en s’abstenant une première fois lors du vote pour la résolution condamnant l’invasion russe le 25 février) et diversification stratégique, Riyad refuse de répondre aux demandes de Joe Biden d’augmenter la production au sein de l’alliance Opep+ pour faire baisser les prix du pétrole. L’Arabie saoudite tient ainsi sa revanche sur le sévère infléchissement opéré à son endroit par le locataire de la Maison Blanche au tout début de son mandat.

La période constitue un « stress test » pour la relation de ces pays avec les États-Unis, selon l’expression de l’ambassadeur émirati à Washington, Yousef al-Otaiba. Et un catalyseur des dynamiques de défiance à l’œuvre depuis plusieurs années.

S’il est indéniable que leurs relations se sont dégradées, les rapports entre les deux États étaient déjà marqués par une forme de rivalité

C’est aussi l’occasion d’observer que les dirigeants saoudien et émirati agissent de concert en jouant du levier énergétique. Il n’est pas dans leur intérêt de dévier d’un cadre de production défini avec les autres membres de l’alliance Opep+, ni de se mettre à dos la Russie, qui en fait partie, car ils souhaitent avant tout éviter une délétère guerre des prix similaire à celle observée en 2020.

Fin d’une idylle ?

Cette apparente convergence contraste avec la fin de l’ »idylle » entre le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman Al Saoud (MBS), et son homologue émirati, Mohammed Ben Zayed Al Nahyane (MBZ). S’il est indéniable que leurs relations se sont dégradées, en contraste avec une apparente lune de miel commencée en 2015, les rapports entre les deux États étaient déjà marqués par une forme de rivalité.

Les liens de MBZ avec la cour royale saoudienne, en la personne de son chef, Khaled al-Tuwaijri, précèdent de loin l’accession de MBS à ses fonctions de ministre de la Défense et de président du Conseil des affaires économiques et du développement en 2015. Le limogeage de Tuwaijiri par le roi Salman au moment de son accession au trône laisse un vide que MBZ s’empressera de combler. Il noue ainsi une alliance objective avec MBS pour déloger, en 2017, le prince héritier Mohammed Ben Nayef, pilier de la stratégie sécuritaire saoudienne et favori de Washington, mais ennemi politique de MBZ qui le méprise sur le plan personnel.

Le leader d’Abou Dhabi s’impose ensuite comme un entremetteur zélé entre son protégé et le Pentagone, le département d’État et la Maison Blanche. Il prend son rôle de mentor au sérieux en lui recommandant la marche à suivre pour gagner durablement la confiance de Washington : revoir la place du wahhabisme et mettre en œuvre des réformes sociétales en Arabie saoudite, tout en ouvrant la communication avec Israël. La séniorité de MBZ, son entregent et son soutien lui confèrent alors un ascendant sur MBS, qui admire ce qu’il a fait de la puissance émiratie.

La convergence des politiques étrangères régionales des deux pays s’est faite de manière circonstancielle à partir de 2011 sur une ligne contre-révolutionnaire, et s’est accentuée à l’arrivée aux affaires de Mohammed Ben Salman, en 2015.

La visite du président Trump nouvellement élu en mai 2017 à Riyad envoie le signal que les États-Unis leur laisseront toute latitude pour imposer un nouvel ordre régional basé sur le double endiguement de l’Iran et des mouvements d’inspiration frériste, selon une méthode musclée rompant avec leur tradition diplomatique. Le blocus du Qatar par les pays du « Quartet » (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Égypte et Bahreïn) en juin 2017 procède de cette logique de confrontation.

Des brèches se font cependant rapidement jour au sein de cette alliance de circonstance : le blocus essuyant un échec, MBS était résolu à y mettre fin, mais se heurtait à l’hostilité systématique de MBZ. Les conséquences de l’affaire Khashoggi ont achevé d’éloigner MBZ de son cadet, lequel s’est attaché à consolider un pouvoir toujours plus vertical en interne tout en s’affranchissant de l’ombre que portait son mentor sur la scène régionale.

Changement d’environnement stratégique

En 2022, les piliers sur lesquels reposait cette alliance ont perdu de leur consistance. Le « coup d’État constitutionnel » du président tunisien, Kaïs Saïed, l’année précédente a définitivement marqué l’échec politique des Printemps arabes, l’islam politique d’inspiration frériste est en perte de vitesse au Moyen-Orient comme au Maghreb, la doctrine de la stabilité autoritaire semble – pour le moment – avoir porté ses fruits. Dans ce contexte, les deux capitales en reviennent à des rivalités structurelles existant avant 2015.

Si c’est en 2021 que sont devenus flagrants les désaccords entre les deux pays autour de la question des quotas au sein de l’Opep+ (ceux-ci sont en effet anciens et procèdent d’une vision stratégique profondément différente), le sommet du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG) de décembre 2021 a été l’occasion pour Mohammed Ben Salman de se présenter comme le chantre de l’unité d’un Golfe dont Riyad serait le centre de gravité, au détriment des ambitions émiraties.

Riyad se considère comme la tête de proue du camp sunnite tandis que les Émirats font de la lutte contre l’islam politique d’inspiration frériste une ligne de conduite intransigeante. Les deux pays n’ont en outre pas la même appréciation de la menace iranienne : l’Arabie saoudite tient avant tout à contenir la volonté expansionniste de l’Iran qui la concurrence en tant que puissance régionale, tandis que les Émirats arabes unis ont une relation plus ambiguë avec Téhéran, composée notamment de liens commerciaux importants.

En Afrique, Abou Dhabi est un « acteur majeur avec de fortes connexions sur le terrain, tandis que Riyad s’est concentrée jusqu’alors sur le renforcement de sa relation avec l’Égypte »

Une divergence qu’éclaire un simple retour aux fondamentaux géopolitiques : l’Arabie saoudite est, par sa surface, sa population et son rôle de gardien des lieux saints de l’islam, l’hégémon régional, alors que les Émirats restent un petit État « coincé » entre ce chef et le non moins imposant Iran, ce qui fait dire à Jean-Loup Samaan, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri), que l’alliance saoudo-émiratie est un « mariage de convenance entre deux partenaires inégaux ».

Dans plusieurs dossiers régionaux, les deux pays adoptent de fait des stratégies divergentes. Le Yémen en est un exemple. Les EAU y jouent un jeu personnel, en se désolidarisant de la coalition arabe menée par Riyad en 2019, et en contrôlant plusieurs groupes de sudistes, qu’ils confortent dans leurs aspirations indépendantistes. Ils souhaitent renforcer leur emprise au sud pour contrôler les ports donnant accès au golfe d’Aden, au détroit de Bab el Mandeb et, de là, aux pays de la Corne de l’Afrique vers le canal de Suez.

L’activisme d’Abou Dhabi pour pousser à la normalisation des relations avec le président syrien Bachar al-Assad, concrétisée par la venue de ce dernier dans les Émirats le 18 mars, procède de cette même logique de projection d’influence, couplée à une stratégie économique et commerciale de long terme.

Moins souvent évoquée, la politique africaine de ces deux pays est également le théâtre de leur concurrence. Selon Umar Karim, chercheur en politique étrangère saoudienne à l’université de Birmingham, « les Émirats arabes unis ont dépassé l’Arabie saoudite, en matière d’activisme politique et de liens sécuritaires, en Éthiopie, au Somaliland, au Puntland. C’est un acteur africain majeur avec de fortes connexions sur le terrain, tandis que l’Arabie saoudite s’est concentrée jusqu’alors sur le renforcement de sa relation avec l’Égypte ».

Compétition décomplexée

Plus que le désamour, c’est donc le pragmatisme qui motive les décisions prises par les désormais « frères ennemis » saoudien et émirati. Leur rivalité se joue de plus en plus clairement sur le plan économique, dans un contexte où chacun doit améliorer son attractivité pour capter durablement investissements et main-d’œuvre qualifiée.

Selon Cinzia Bianco, spécialiste des États du Golfe au Conseil européen des relations internationales (ECFR), « la compétition économique était dans une certaine mesure prévisible depuis 2016, date de publication de la Vision 2030 de l’Arabie saoudite », qui réplique le plan de développement d’Abou Dhabi. La crise sanitaire n’a pas épargné ces économies en pleine transition : celle du CCEAG a enregistré en 2020 une récession de près de 6 %, la plus forte de son histoire, d’après le FMI.

« Les réformes saoudiennes visent toutes, d’une certaine manière, à reproduire et à remettre en question la prééminence du modèle émirati », analyse Umar Karim. L’Arabie saoudite rivalise avec son voisin sur un terrain qui lui était propre il y a quelques années encore, le tourisme, avec en moins d’un an la tenue du Grand Prix de Formule 1 à Jeddah, le Rallye Dakar, la Super Coupe d’Espagne, la Biennale d’Art de Diriyah, le Saudi Design Festival, le Red Sea International Festival, entre autres.

Face à cette concurrence décomplexée, les Émirats déploient un arsenal de mesures législatives visant à assouplir la vie des expatriés

Autre domaine dans lequel les Émiratis avaient pris une longueur d’avance : la défense. Ce n’est pas un hasard si la première édition du World Defense Show, grand salon de l’armement faisant directement concurrence à l’International Defence Exhibition (Idex, à Abou Dhabi), s’est tenue en mars 2022 dans la capitale saoudienne, comme une manière de présenter les ambitions du pays dans le domaine.

Un effort majeur est fait pour favoriser la préférence nationale et le développement du marché intérieur, et s’ajoute aux décisions économiques prises en 2021, comme la mise en place d’un certain nombre d’allègements fiscaux, la création de plusieurs zones économiques spéciales, l’exclusion des importations issues de zones franches d’un accord tarifaire préférentiel, l’obligation faite aux entreprises étrangères souhaitant participer aux appels d’offres publics de s’implanter en Arabie saoudite d’ici à 2024.

Face à cette concurrence décomplexée, les Émirats déploient un arsenal de mesures législatives visant à assouplir la vie des expatriés et à faciliter leur séjour sur place – adoption d’un statut personnel pour les non-musulmans, facilitation des démarches de mariage, de divorce et d’héritage, plus de licences pour l’alcool, assouplissement du droit des femmes et de la propriété intellectuelle, assouplissement des conditions d’obtention de visas et d’accès à la nationalité.

Modus vivendi

Dans le contexte du désengagement américain initié par Barack Obama, continué par Donald Trump et entériné par le président Biden – qui a retiré une partie du bouclier antimissile Patriot en septembre 2021­ –, MBS et MBZ savent qu’ils ne pourront plus compter sur leur allié traditionnel. Et ce, même en cas de menace vitale, comme l’a prouvé l’absence de réaction de Washington aux attaques de Abqaiq et Khurais et aux agressions de tankers dans le détroit d’Ormuz en 2019, ou le retrait des Houthis de la liste des organisations terroristes après les offensives de drones contre Abou Dhabi en janvier 2022.

Conscients que leurs préoccupations doivent être relayées en parallèle des négociations sur le nucléaire iranien, Riyad et Abou Dhabi se sont efforcés de trouver des modalités de discussion avec Téhéran autour du programme balistique et de l’activité régionale de l’Iran, plutôt que de persister dans une stratégie alignée sur la pression maximale trumpienne, désormais révolue.

En définitive, la relation changeante entre MBS et MBZ reflète la nature de l’alliance émiro-saoudienne. De la même manière que l’ »idylle » a été largement romancée, évoquer un « divorce » est excessif. Il s’agit maintenant pour les deux leaders en compétition de trouver un nouveau modus vivendi, et pour les puissances extérieures de veiller à ce que les soubresauts de leur relation n’embrasent pas la région.