Politique

Gabon : Pierre-Alain Mounguengui réélu, la Fédération gabonaise de foot en crise ?

Le 16 avril, le président de la Fegafoot a été réélu à la tête de l’organisation en dépit de l’opposition des autorités gabonaises. Lassées par les scandales à répétition, ces dernières ont tenté d’empêcher sa candidature jusqu’au bout.

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Mis à jour le 19 avril 2022 à 09:49

Pour la troisième fois de suite, cet ancien arbitre âgé de 64 ans a été réélu président de la Fegafoot, mais Pierre-Alain Mounguengui ne s’est imposé qu’avec 6 voix d’avance sur son principal challenger, Jérôme Efong Nzolo. © Fegafoot

Il est apparu plus soulagé qu’heureux sur le perron de l’hôtel Aux Sirènes. Ce samedi 16 avril, à Lambaréné, chef-lieu de la province du Moyen-Ogooué, Pierre-Alain Mounguengui s’est exprimé quelques minutes seulement après les résultats du vote du congrès électif de la Fédération gabonaise de football (Fegafoot).

Pour la troisième fois de suite, cet ancien arbitre âgé de 64 ans en sera le président. Mais, contrairement au scrutin précédent, où il avait été réélu avec une marge confortable, le score a là été serré : il l’a certes emporté dès le premier tour, mais il ne s’est imposé qu’avec 6 voix d’avance (sur 33 votants) sur son principal challenger, Jérôme Efong Nzolo.

Fin manœuvrier

Peu après l’annonce des résultats, Pierre-Alain Mounguengui a aussitôt affirmé que ce troisième mandat serait son dernier. Il s’est aussi appliqué à rendre hommage au président Ali Bongo Ondimba. « J’aimerais exprimer la main sur le cœur toute ma gratitude au président de la République, qui m’a accompagné durant mes deux premiers mandats, et à qui je dédie cet ultime mandat à venir », a-t-il déclaré, avant de mentionner les chantiers qui l’attendaient, « énormes et immenses ». Et de citer la formation des cadres, le développement des infrastructures ou encore la revalorisation des compétitions domestiques.

Réputé fin manœuvrier, Pierre-Alain Mounguengui le sait : parler de l’avenir est une manière de faire du passé table rase. Et, dans son cas, le passé est particulièrement lourd, tant il est vrai que la fin de son deuxième mandat à la tête du football gabonais a été émaillé de scandales.

Il y a d’abord eu la gestion ratée de la période de Covid-19. Arrêté en mars 2020, le championnat professionnel de football n’a toujours pas repris à ce jour, et ce, en dépit du fait que la Fifa a octroyé 125 millions de dollars à la Fegafoot pour l’aider à surmonter cette passe difficile.

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Beaucoup s’interrogent sur la destination de ces fonds, à l’instar du journaliste sportif Freddhy Koula, qui, en mars dernier, a publié à ce sujet un post au vitriol sur sa page Facebook. « Sur le terrain et dans les clubs, on n’a rien vu de cet argent », confirme, agacé, un dirigeant de grand club. Selon nos sources, la prise en charge complète des présidents de ligue par la Fegafoot lors de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2021 avait fait scandale. Les acteurs du football y ont vu un achat de voix dans la perspective de l’élection grâce à l’argent du football gabonais, alors même qu’à l’époque, les joueurs du championnat national demeuraient dans une situation précaire.

Lors de la dernière CAN, la Fegafoot et son dirigeant n’ont pas été épargnés par les critiques. Outre une communication hasardeuse (comme lors de la tentative de justification des sorties nocturnes de certains joueurs, dont Pierre-Emerick Aubameyang et Mario Lemina), il est reproché à Mounguengui et à ses équipes de ne pas avoir prévu « l’encadrement nécessaire pour permettre à cette équipe, l’une des meilleures sur le papier avec des joueurs de classe internationale, de déployer tout son potentiel », comme le résume l’un des cadres de l’équipe technique qui a accompagné les Panthères.

« Le scandale du siècle »

L’avant-compétition des Gabonais avait également été émaillée par des polémiques à répétition : prestations poussives lors des matchs de préparation, grève des joueurs pour majorer leurs primes, sorties en boîte de nuit en galante compagnie la veille de matchs… Et si les Panthères ont, au final, réalisé un beau parcours, ne s’inclinant que de justesse au terme d’une interminable séance de tirs au but en huitième de finale face au Burkina Faso, cela a semblé tenir du miracle.

Jusqu’à la dernière minute, les autorités gabonaises ont tenté d’empêcher la candidature de Pierre-Alain Mounguengui

Enfin, il y a « le scandale du siècle », ainsi que l’a appelé la presse locale. Selon les révélations du journaliste Romain Molina, faites fin 2021 dans le quotidien britannique The Guardian, plusieurs hauts cadres de la Fegafoot seraient impliqués dans un vaste réseau de pédophilie. Plus d’une centaine de victimes, enfants et adolescents, auraient été dénombrées. Dans ce dossier, il est reproché à Pierre-Alain Mounguengui d’avoir laissé prospérer, intentionnellement ou non, de tels agissements. « Compte tenu de l’ampleur et de la durée des faits rapportés, soit Mounguengui n’a rien vu, soit il a vu et il s’est tu. Mais dans les deux cas, il est responsable », estime un membre de la Confédération africaine de football (CAF), qui suit de près ce dossier.

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Mais il n’y a pas que dans le milieu du football que l’attitude de Mounguengui irrite. C’est également le cas au sein de la présidence gabonaise. « Le Gabon est reconnu sur le Fédération soit, de près ou de loin, par action ou par omission, associé à un scandale de pédophilie d’une telle ampleur est une tache sur le blason du Gabon. Ça n’est tout simplement pas compatible », s’agace un proche d’Ali Bongo Ondimba, qui n’a « guère apprécié » le fait que « Mounguengui dédie son ultime mandat » au chef de l’État. « En cherchant à se placer sous sa protection, il ne pense qu’à ses intérêts, sans se soucier de l’image du président. »

Piège évité

Jusqu’à la dernière minute, les autorités gabonaises ont tenté d’empêcher la candidature de Pierre-Alain Mounguengui. Deux jours avant le scrutin, celles-ci l’ont opportunément nommé inspecteur général des services au ministère des Sports. Une manière de lui barrer la route, car l’acceptation de cette nomination l’aurait rendu inéligible, les statuts de la Fegafoot interdisant l’exercice de fonctions administratives à son président. Flairant le piège, l’intéressé a décliné par voie d’huissier.

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Mais cette victoire, âprement arrachée, pourrait n’être que temporaire. Car rien ne dit que Pierre-Alain Mounguengui ira jusqu’au terme de son troisième mandat. Entre les soupçons de détournement de fonds et les suites du scandale de pédophilie, l’homme pourrait bientôt avoir maille à partir avec la justice. Quant à la Fifa, elle pourrait tôt ou tard être appelée à jouer les arbitres. En attendant, c’est tout le football gabonais qui risque de plonger dans une crise inédite.