Politique

Sénégal : qui veut la peau du « capitaine Touré », le gendarme de l’affaire Sonko ?

Il avait été le premier à entendre Adji Sarr après le dépôt de sa plainte contre l’opposant Ousmane Sonko. Radié de son poste à la gendarmerie en juin 2021, Seydina Oumar Touré a été limogé de l’institut privé où il venait d’être embauché.

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Par - à Dakar
Mis à jour le 16 avril 2022 à 16:20

Seydina Oumar Touré. © Facebook Seydina Oumar Touré

Sa reconversion fut rapide, et son limogeage éclair. Sitôt embauché comme professeur vacataire au sein du reconnu Institut africain de management (IAM) de Dakar, l’ex-capitaine de gendarmerie Seydina Oumar Touré vient d’être remercié. Il en a fait l’annonce sur sa page Facebook jeudi 14 avril, précisant qu’il avait appris la nouvelle dans la matinée.

« La direction de l’IAM a souhaité mettre un terme à notre collaboration pour des raisons que je préfère garder par respect pour cette grande école », a annoncé Seydina Oumar Touré. Il a également dénoncé des « pressions » qu’aurait subies l’institut privé. Basé dans le quartier huppé de Mermoz, l’IAM forme plusieurs milliers d’élèves aux métiers des ressources humaines, de l’audit, de l’immobilier et de la communication. D’autres antennes existent également dans le pays et au Mali.

L’institut, fondé il y a vingt-sept ans par le député de l’opposition Moustapha Mamba Guirassy, est considéré comme l’une des principales business schools du pays et de la sous-région. L’homme politique, proche d’Ousmane Sonko, avec qui il chemine au sein de la coalition d’opposition Yewwi Askan Wi (YAW) est d’ailleurs cité dans sa publication Facebook par l’ancien capitaine, qui le remercie pour sa confiance.

Un dossier explosif

Lundi 11 avril, Seydina Oumar Touré avait annoncé le début de sa collaboration avec l’IAM en tant que professeur vacataire en sciences juridiques. Un « rêve d’enfant » pour cet homme qui venait tout juste de valider son master 2 en relations internationales à la faculté de droit de l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar. Mais aussi une reconversion rapide pour celui qui avait été radié l’année dernière de sa fonction de cadre de la gendarmerie nationale sénégalaise par décret présidentiel après neuf ans de service.

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Juste avant, le capitaine Touré officiait à la section de recherches de Colobane. Ce poste l’a conduit à mener l’enquête préliminaire de la gendarmerie concernant la plainte déposée le 5 février 2021 par Adji Sarr, qui accuse l’opposant Ousmane Sonko de l’avoir violée à plusieurs reprises dans le salon de massage dans lequel elle travaillait. C’est lui qui avait conduit les interrogatoires de la plaignante et des principaux témoins du dossier, avant de boucler son enquête trois jours plus tard.

Lorsque l’affaire devient publique, début février 2021, et que le procès-verbal des auditions commence à fuiter, le capitaine multiplie les sorties dans la presse. Il annonce aussi être suivi par des agents des renseignements sénégalais, évoque sa démission. Une prise de position peu appréciée par sa hiérarchie, qui dénonce ses « agissements et sorties médiatiques » et fait savoir qu’il manque depuis plusieurs jours à son poste.

Certaines personnalités de ma hiérarchie se sont liguées avec des hommes politiques, m’ont surveillé, m’ont fait écouter et ont préféré me radier plutôt que d’accepter ma démission

« Cet officier, connu jusque-là pour sa bonne manière de servir, est en train de violer ses obligations militaires », informe alors la gendarmerie nationale. Dès le lendemain, le capitaine est conduit aux arrêts de rigueur et passe plusieurs semaines en détention, avant d’être radié le 14 juin 2021 pour « faute contre l’honneur, la probité et les devoirs généraux du militaire. »

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« Dans leurs magouilles, à tort, certaines personnalités de ma hiérarchie se sont liguées avec des hommes politiques, m’ont surveillé, m’ont fait écouter et ont préféré me radier plutôt que d’accepter ma démission », déclarera-t-il plus tard. Son récent limogeage par l’IAM est-il lié à cette affaire ? C’est ce que semble croire Seydina Oumar Touré, qui n’a pas répondu aux sollicitations de Jeune Afrique.

Curieux timing

Une source au sein de l’IAM, qui réfute toute « pression » des autorités sénégalaises, explique que c’est sa publication initiale du 11 avril qui a entraîné son limogeage. « Nous avons préféré couper court à notre collaboration par mesure de prudence après sa communication sur les réseaux sociaux. Nous sommes une école de formation, et ne pouvons prendre le risque de créer un débat autour d’un simple module géré par un professeur vacataire. »

Dans un communiqué publié vendredi, le ministère de l’Enseignement supérieur reconnaît néanmoins s’être impliqué dans l’affaire. Le ministère insiste ainsi sur les « exigences de performance » des établissement privés, notamment en ce qui concerne le profil de leur personnel enseignant. « L’enseignement reste une vocation et non un refuge », tacle le ministère, qui conclut en évoquant sa « ferme décision » de veiller au profil et à la « probité » des enseignants.

Les autorités annoncent également avoir contacté la direction de l’établissement avant que celle-ci ne mette fin au contrat de son nouveau professeur. Une information confirmée par notre interlocuteur au sein de l’école, qui insiste sur l’indépendance de l’établissement. « Nous sommes une structure privée. Nous ne pouvons être soumis à aucune pression, sinon celle du marché. Nous ne pouvons prendre le risque d’une mauvaise publicité de ce genre, vis-à-vis de nos partenaires financiers ou de notre conseil d’administration. » À en croire notre interlocuteur, l’IAM a donc choisi de se protéger de toute possibilité de scandale en mettant immédiatement un terme à sa collaboration avec le vacataire, qui n’a pu dispenser que quelques heures de cours.

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Le timing de ce limogeage interroge néanmoins, alors que Adji Sarr a été entendue ce jeudi 14 avril par le juge chargé du dossier, et confrontée à la gérante du salon de massage. « L’homme politique africain combat ses propres citoyens, dénonce quant à lui Seydina Oumar Touré. Où est la démocratie, la liberté, dans tout ça ? »

Dès le 14 avril, une cagnotte de soutien était lancée au bénéfice de l’ancien capitaine, « injustement radié de la fonction publique ». Sa rupture de contrat est qualifiée d’« énième forfaiture et énième injustice sociale » par les organisateurs de la cagnotte. Signe de la popularité de l’ancien enquêteur, le montant récolté s’élevait à plus de 30 millions de F CFA un jour seulement après sa création.