Politique

Côte d’Ivoire : trois ans après, Duékoué entre ombre et lumière

Un habitant du quartier revenu chez lui en avril 2011. Sa maison a brûlé trois semaines plus tôt. © PHILIPPE DESMAZES/afp

Trois ans après les massacres de mars 2011, la grande ville de l'ouest de la Côte d'Ivoire n'oublie pas, mais poursuit le difficile chemin de la réconciliation et du pardon.

Ce n’est pas encore le paradis, mais ce n’est pas l’enfer. "Lorsque je suis arrivé, ce n’est pas la ville qu’on nous a tant montrée à la télévision que j’ai découverte", confie Idriss, nouveau venu à Duékoué. Les rues ne sont plus jonchées des corps abandonnés de jeunes miliciens pro-Gbagbo, les cadavres des mercenaires libériens, aux dents jaunies par la drogue, ne parsèment plus la voie qui mène à la mission catholique. Duékoué panse désormais ses plaies causées par les affrontements entre pro-Gbagbo et pro-Ouattara. Mais la ville revient de loin. Déjà, en 2005, des massacres avaient été perpétrés par des milices armées dans les quartiers de Petit Duékoué et de Guitrozon. Tout bascule à nouveau entre le 29 et le 31 mars 2011, dans le prolongement de la crise post-électorale. Jusque-là bastion des milices pro-Gbagbo, Duékoué tombe aux mains des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI). Des maisons sont incendiées, des cases pillées, des hommes, des femmes et des enfants assassinés. Selon un rapport du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 800 victimes auraient été dénombrées par les hommes du contingent marocain de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci).

Une fosse commune creusée par ces derniers dans le quartier Carrefour accueillera des corps ensevelis à la va-vite. Aujourd’hui, l’endroit est envahi par les herbes. Sur les murs de la mosquée de la gare et de la Coopec, des impacts de balle rappellent la violence qui a saisi la ville. Dans la foulée de la reconquête de Duékoué par les forces pro-Ouattara, des soupçons d’atrocités, relayés par des organisations de défense des droits de l’homme, ont rapidement commencé à germer. La pression de l’ONU obligera le pouvoir à ouvrir dès fin mars 2011 une enquête, confiée à Ouattara Gberi-bê, avocat général près la cour d’appel de Daloa. Trois ans plus tard, les investigations n’ont donné aucun résultat significatif. Et l’enquêteur en chef a quitté Daloa pour la Cour suprême à Abidjan…

Tourner la page du passé et bâtir l’avenir

À la mission catholique Notre-Dame-de-l’Enfant-Jésus, la cour est propre, calme, et des parties de foot endiablées s’y déroulent chaque samedi. Rien à voir avec l’atmosphère irrespirable d’il y a trois ans, lorsque 30 000 personnes s’étaient réfugiées à la paroisse, accueillies par le père Cyprien Ahouré. "Aujourd’hui, Duékoué ressemble à n’importe quelle ville, souligne ce dernier, la vie a repris son cours, avec le retour de l’administration, des services de sécurité, la réouverture de l’école et la relance des activités commerciales." Pour le père Ahouré, également président local de la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR), il faut compter sur la jeunesse pour tourner la page du passé et bâtir l’avenir.

Un petit tour sur le site des déplacés de Nahibly confirme que la page sombre se tourne peu à peu.

À l’autre bout de la ville, dans son quartier malinké de Kokoman, Amadou Babou s’est longtemps demandé s’il pourrait pardonner au vieux chef traditionnel Baha Tai, dont le fils dirigeait la milice Miloci (Mouvement ivoirien de libération de l’ouest de la Côte d’Ivoire, pro-Gbagbo). Mais cet Ivoiro-Sénégalais, militant du Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara, qui a croisé le fer avec la jeunesse des milices pro-Gbagbo, affirme aujourd’hui avoir pardonné malgré la perte d’un de ses frères. "Avec l’aide du père Cyprien, soutient-il, et suivant les recommandations du président Ouattara, je suis moi-même allé chercher Baha Tai à la mission catholique, et je lui ai acheté un matelas afin qu’il rentre à la maison."

Un petit tour sur le site des déplacés de Nahibly (essentiellement des membres de la communauté guérée, réputée pro-Gbagbo), sur la route de Guiglo, confirme que la page sombre se tourne peu à peu. L’endroit, victime en juillet 2012 d’une attaque meurtrière malgré la présence de soldats de l’Onuci, a laissé place à des logements sociaux. À Carrefour, la vie a repris, et Claver Pabo, secrétaire général de la Jeunesse et du Comité de retour, y est pour quelque chose. En ouvrant le Kiki’s Plus, espace gastronomique devenu le point de ralliement de la jeunesse de Duékoué, il a créé un endroit où les membres des différentes communautés peuvent se parler sans animosité, ce qui a changé le regard sur le quartier. Résultat : trois quarts des déplacés sont rentrés chez eux.


La paroisse du père Ahouré a accueilli des milliers de réfugiés
durant les événements. © Thierry Gouegnon / Reuters

Un maire qui prêche le pardon et la réconciliation

Sur le terrain, les éléments des FRCI se font discrets. Quasi invisibles dans la ville, ils sont repliés dans leur cantonnement à l’Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR). Les 70 000 habitants de Duékoué ont désormais un maire issu du RDR, le Dr Jean Glahou Tai, qui prêche le pardon et la réconciliation. "Il faut désamorcer la haine dans les coeurs. S’il y a une ville en Côte d’Ivoire, sans minimiser les autres, qui a besoin de réconciliation, vu les atrocités qu’elle a connues, c’est bien Duékoué. Les gens ont commencé à se parler et à se fréquenter." Mais ce docteur en Économie, enseignant à l’université Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan-Cocody, sait que, pour éviter toute rechute, il faut donner des emplois aux jeunes. Un autre obstacle à surmonter sur le chemin difficile de la paix est celui du sort des Dozos, auteurs présumés d’une partie des atrocités commises lors de la prise de Duékoué. Ici tout le monde convient que la dynamique de paix ne peut s’écrire sans eux. Dembélé Balla, un vieil homme à la barbe blanche, adjoint au grand chef de ces chasseurs traditionnels, est catégorique : "Les Dozos de Duékoué n’ont pas participé à la guerre, les Dozos incriminés sont venus avec les militaires, ils nous sont inconnus."

La nuit est tombée, Duékoué s’enflamme au rythme des tubes proposés par des DJ ivoiriens. Dans les maquis, la carte des menus offre le choix entre le poulet et le poisson braisé accompagné d’attiéké et d’alloco. Dans ces odeurs de cuisine, la guerre semble bien loin des esprits. Mais personne n’oublie qu’une simple étincelle, notamment au sujet des querelles foncières, peut suffire à rallumer le feu.

Quel avenir ?

Les signes de progrès sont bien palpables, mais du chemin reste à faire pour refermer les plaies. Avant même de parler de réconciliation définitive, il convient de mettre en place un réel travail de justice. Il faut ensuite donner des emplois à la jeunesse. Ce sont en effet de jeunes Ivoiriens, désoeuvrés, qui se sont transformés en féroces miliciens, capables d’interdire à des forces onusiennes de sortir de leur camp. Il est indispensable que le gouvernement propose à ces jeunes une alternative crédible et durable, à travers des activités génératrices de revenus. Enfin, le problème du foncier rural n’est pas réglé. Les convoitises sur les terres sont une source de tensions qui, si elles ne sont pas réglées dans l’équité et dans le respect de la loi, peuvent provoquer un nouvel embrasement. Mais pour l’heure, Duékoué refuse de sombrer à nouveau. Le souvenir du cauchemar de 2011 hantant encore les mémoires, tout le monde semble mettre du sien pour préserver la paix.

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