Politique

Algérie : la descente aux enfers des Benamor

Condamnés le 13 avril à plusieurs années de prison, les frères Benamor étaient, au mitan des années 2000, des industriels reconnus pour leur dynamisme. Ils paient aujourd’hui leur proximité passée avec le clan Bouteflika.

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Par - à Alger
Mis à jour le 15 avril 2022 à 18:50

Mohamed Laid Benamor, PDG du groupe qui porte son nom, condamné le 13 avril à 8 ans de prison. © Vincent FOURNIER/JA

Le partenariat pour la réhabilitation de la minoterie Eriad de Corso (à l’est d’Alger), unique transaction conclue entre l’État et le groupe Amor Benamor en 2012, a été pour ce dernier, le début de la descente aux enfers.

Le 13 avril, le pôle pénal économique et financier du tribunal de Sidi M’hamed (Alger), a condamné le groupe Amor Benamor à verser plus de trois milliards de dinars au trésor public et a ordonné la confiscation des biens immobiliers et avoirs bancaires de ses propriétaires.

Laid Mohamed Benamor, son président-directeur général, ses frères Samy et El Hadi également propriétaires, ont été condamnés respectivement à huit ans, sept ans et cinq ans de prison pour corruption.

Pour la même affaire, les anciens Premiers ministres Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia ont écopé, quant à eux, de cinq et quatre ans de prison. L’ex-ministre de l’Agriculture Rachid Benaissa a été condamné à deux ans de détention. Les trois hommes étaient poursuivis pour « abus de fonction, dilapidation de deniers publics, blanchiment d’argent, obtention d’indus avantages et exploitation illégale de terres agricoles ».

Rien ne laissait pourtant présager une telle destinée quand l’activité de ce groupe alimentaire a démarré avec la création en 1984 de la première unité des conserveries alimentaires Benamor, spécialisée dans le concentré de tomate, la harissa et la confiture.

Une des plus grosses fortunes du pays

À la mort de son père en 2002, Laid Benamor, 56 ans, reprend les rênes du groupe en collaboration avec ses frères, et accélère la diversification de la gamme des produits entamée en 2000 avec le lancement du projet Moulins Amor Benamor pour la production de la semoule et farine.

Neuf ans plus tard, il se lance dans la fabrication de pâtes alimentaires, puis dans la construction de logements. À chaque fois le succès est au rendez-vous. L’ancien président de la Chambre de commerce et d’industrie (CACI) et ex-vice-président du Forum des chefs d’entreprises (FCE) de 2014 à 2019 est ainsi l’un des hommes le plus fortunés du pays quand il annonce en 2012 son intention de créer une boulangerie industrielle pour faire face à la crise du pain.

Son choix se porte sur le complexe Eriad, fortement endommagé par le séisme de 2003 de Boumerdes, et dont l’activité est alors complètement à l’arrêt. En octobre 2012, des négociations sont entamées avec le groupe Benamor, sous réserve de la validation de la transaction par le Conseil de participation de l’État.

En février 2013, le partenariat entre le groupe Benamor et le complexe Eriad est approuvé, sans cession de l’équipement. Ainsi naît la société de partenariat MMC, après une réévaluation du coût de la transaction à deux reprises. De 500 millions de dinars (3,2 millions d’euros), ce coût est passé à 1,37 milliard de dinars (8,8 millions d’euros) puis à 2,60 milliards de dinars (17,2 millions d’euros).

Nous avons à chaque fois accepté de mettre la main à la poche, par respect de nos engagements auprès des pouvoirs publics

Laid Benamor équipe son usine de fours, achetés à la PME française Mecatherm. Coût de la transaction : 10 millions d’euros, pour deux lignes de production de baguettes et une de pains spéciaux, avec une capacité totale de 150 tonnes par jour. Mais au bout de trois ans , le projet ne décolle pas. « Le renchérissement réalisé par un commissaire aux comptes, membre du conseil d’administration de Eriad Algérie est parmi les principales raisons de l’échec du partenariat », se défend Laid Benamor devant le juge.

L’intéressé dénonce aussi le retard pris dans la réalisation des travaux liés à la relance de l’activité, du fait des blocages administratifs et de la révision à la hausse du montant d’investissement total de 8,8 milliards de dinars (57 millions d’euros) à 13 milliards (84 millions d’euros). « Nous avons à chaque fois accepté de mettre la main à la poche, par respect de nos engagements auprès des pouvoirs publics », affirme le PDG.

Le Conseil national de l’investissement décide alors de résilier le partenariat le 14 mars 2016 en convenant qu’Eriad récupère son site de Corso et le groupe Amor Benamor, reprenne, quant à lui, la société MMC et délocalise le projet à Guelma. Mais le groupe continue quand même d’occuper jusqu’à 2020 d’importantes superficies du site de la minoterie Corso, lit-on dans le document judiciaire.

« La pression du Printemps arabe »

En 2019, dans le sillage des enquêtes judiciaires ouvertes au sujet des hommes d’affaires proches l’ex-président Abdelaziz Bouteflika, l’inspection générale des finances (IGF) reçoit l’instruction d’enquêter sur le groupe Benamor et trouve vite la faille pour l’épingler : le partenariat entre le groupe Benamor et la minoterie Eriad a été conclu de gré à gré, sous le caractère de l’urgence, alors que la réglementation en vigueur impose le passage par des appels d’offres.

La justice reproche également au groupe Benamor d’avoir profité du blé algérien subventionné pour l’exporter vers l’Occident

« Nous étions face à la pression du Printemps arabe et nous redoutions un effet de contagion. Il fallait remédier rapidement à la pénurie du pain », réplique face au président d’audience l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia.

La justice reproche également au groupe Benamor d’avoir profité du blé algérien subventionné pour l’exporter vers l’Occident, après sa transformation en pâte et couscous. Au bout plusieurs mois d’investigations judiciaires, Laid Benamor est placé en détention le 13 février 2020 à la prison d’El Harrach, pour « dilapidation de deniers publics et blanchiment d’argent ».

L’activité du groupe a également cessé en août 2020, à cause du blocage de ses comptes bancaires et l’arrêt de son approvisionnement en blé. Elle n’a repris qu’en 2021 avec la désignation d’un administrateur par la justice qui s’est empressé de lever le blocage sur les comptes bancaires et d’autoriser l’importation de la matière première pour la pérennité des 1000 emplois directs et mettre fin à la pénurie des pâtes et de semoule sur le marché local.