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Cet article est issu du dossier «Algérie : 1999-2014, les années Bouteflika»

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Société

Algérie : le syndrôme Ghardaïa et la cohésion nationale

Combats de rue entre Maures et ouaregs en août 2013, à Bordj Badji Mokhtar.

Combats de rue entre Maures et ouaregs en août 2013, à Bordj Badji Mokhtar. © DR

La moindre dispute dégénère en affrontements intercommunautaires. Une blague sur les Chaouis provoque un tollé. À l’évidence, la cohésion nationale ne traverse pas une bonne passe en Algérie, à la veille de la présidentielle.

Nomades contre sédentaires, ruraux contre citadins, sunnites contre ibadites, Zénètes contre Maures… Les conflits intercommunautaires ont, à un rythme régulier, émaillé la vie de l’Algérie indépendante. Les événements qui ensanglantent la vallée du Mzab depuis décembre 2013 en sont l’une des plus vives illustrations. Des affrontements d’une violence sans précédent opposant Mozabites, Berbères d’obédience ibadite – rite minoritaire de l’islam – et Arabes sunnites de la tribu Chaâmba ont enflammé la ville de Ghardaïa. Ils ont déjà provoqué la mort de 8 personnes (5 ibadites et 3 sunnites), fait des centaines de blessés, sans compter les milliers de sinistrés, de sans-abri et de commerçants ruinés par le pillage et l’incendie de leurs maisons ou de leurs magasins.

Quelques mois auparavant, en août, le même climat de guerre civile s’était installé à Bordj Badji Mokhtar, dans l’extrême sud du pays (à 2 200 km au sud d’Alger et à 800 km du chef-lieu de la wilaya, Adrar), près de la frontière malienne. Là, c’est une rixe entre un commerçant arabe de la tribu Bérabiche (Maures du Sahel) et un client touareg qui a dégénéré en émeute entre les deux communautés, qui cohabitaient pourtant en bonne intelligence depuis des siècles. Bilan : 8 morts et des dizaines de blessés. Désormais, à Bordj Mokhtar, la moindre rencontre sportive nécessite le déploiement d’un impressionnant dispositif policier pour assurer la sécurité des joueurs, des arbitres, des supporteurs et des simples passants, aux abords des stades et des salles omnisports.

>> Lire aussi notre dossier : Algérie, ce que veulent les Berbères

Le slogan "une révolution, un peuple" a tourné au déni identitaire

Jacobin par définition, l’"État national" a échoué dans sa lutte contre le régionalisme et le sentiment d’appartenance tribale. Le slogan "Une révolution, un peuple" a tourné au déni identitaire, lequel a, paradoxalement, engendré une méfiance maladive à l’égard de "l’autre".

Pour l’anthropologue Rachid Bellil, c’est la conséquence de trois décennies de parti unique, au cours desquelles des apparatchiks, choisis et nommés par le parti-État, ont indûment remplacé les notables locaux au détriment des ressorts sociaux et des mécanismes ancestraux qui assuraient la coexistence pacifique entre communautés partageant le même espace. "La rudesse des conditions de vie et la rareté des ressources ont contraint nos ancêtres à mettre en place des mécanismes de gestion des conflits qui ont montré leur efficacité. Les mutations sociopolitiques de notre région et, plus généralement, du pays les ont manifestement ankylosés", reconnaît de son côté le chercheur en anthropologie sociale Aouemeur Bakelli, un Mozabite qui revendique fièrement sa lointaine ascendance avec la tribu Ouled Sidi Cheikh, l’une des plus grandes tribus arabes.

Moins dramatiques que les événements de Ghardaïa ou de Bordj Badji Mokhtar, mais significatives de ce phénomène de crispation ethnique qui s’est propagé au sein de la société, les réactions enflammées – et démesurées – déclenchées le 14 mars par une boutade d’Abdelmalek Sellal, désormais directeur de campagne du candidat Bouteflika. En installant son staff de campagne électorale, l’ancien Premier ministre, plaisantant avec un participant, a lâché : "Chez nous, à Constantine, on dit "Chaoui sauf ton respect" !" – expression qui laisse entendre que "Chaoui" (Berbère des Aurès) équivaut à une insulte. Résultat : tollé immédiat sur les réseaux sociaux et manifestations anti-Sellal à Batna, capitale des Aurès et place forte du nationalisme…

Il n’y a pas si longtemps, des humoristes comme Boubagra, parodiant les Gueblis (nomades des Hauts Plateaux), l’Inspecteur Tahar, policier gaffeur brocardant l’accent des habitants de Jijel (300 km à l’est d’Alger) ou Kaci Tizi Ouzou, moquant la rudesse des montagnards de Kabylie, faisaient rire tous les Algériens. Plus maintenant.

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