Politique

Mélenchon, Le Pen, Zemmour : en Afrique, le vote des Français de l’étranger révèle une montée des extrêmes

Même si Emmanuel Macron l’emporte largement sur le continent, le vote des Français d’Afrique a été marqué par la percée du populisme de gauche et, plus surprenant, celui de droite. 

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Mis à jour le 14 avril 2022 à 17:40

Des citoyens français déposent leur bulletin de vote à l’ambassade de France à Dakar, le 10 avril 2022, lors du scrutin du premier tour des élections présidentielles. French citizens cast their ballots at the French Embassy in Dakar on April 10, 2022, during voting in Franceís first round of Presidential elections. © JOHN WESSELS / AFP

Comme en 2017, le second tour de l’élection présidentielle en France opposera Emmanuel Macron à Marine Le Pen. Si en métropole, à l’issue du premier tour du 10 avril, le président sortant a obtenu 27,85 % des voix, devançant la candidate d’extrême droite (23,15 %), en Afrique subsaharienne, le match s’est joué entre le patron de la République en marche et Jean-Luc Mélenchon.

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Dans la majorité des capitales d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique centrale, Jean-Luc Mélenchon est arrivé en deuxième position derrière Emmanuel Macron. Le plus souvent au coude-à-coude avec le président français, comme à N’Djamena, au Tchad (30 % chacun). Le leader de La France insoumise est en revanche arrivé en tête à Lomé (35,55 %), Dakar (38,65 %) et Ouagadougou (36,23 %) – soit une hausse de 18 points par rapport à 2017 dans la capitale burkinabè, où il s’était rendu en juillet 2021. Devant les étudiants de l’université Joseph Ki-Zerbo, il avait pourfendu « l’impérialisme, le néocolonialisme, le paternalisme », avant de réitérer son opposition à l’opération militaire Barkhane, dont le retrait du Mali a été acté en février par Emmanuel Macron.

Effondrement du Parti socialiste

Au-delà du Burkina Faso, pays de Thomas Sankara, grande figure anti-impérialiste adulée par la jeunesse africaine, l’ambition de Jean-Luc Mélenchon de construire « une nouvelle relation avec l’Afrique basée sur la souveraineté des peuples » a trouvé un écho favorable auprès des Français de Niamey (41,21 %) et de Bamako. Dans la capitale malienne, où prévaut ces derniers temps un sentiment nationaliste et antifrançais sur fond de tensions entre la junte militaire et Paris, Jean-Luc Mélenchon se place en tête des votes en recueillant 47,82 % des suffrages, loin devant Emmanuel Macron (24,39 %). Mais son plus grand score est à Moroni dans les Comores, où il obtient 48,15 % des voix.

Ceux qui votaient habituellement à gauche ou au centre ont pris acte de l’état du parti et reporté leur vote sur le leader de La France insoumise

« Comme dans les départements et territoires d’outre-mer, Jean-Luc Mélenchon a bénéficié au Sahel d’un vote jeune et antimétropole », estime Antoine Glaser, essayiste et spécialiste de l’Afrique. Le vote en faveur de l’extrême gauche peut également s’expliquer par l’effondrement du Parti socialiste (PS). « Ceux qui votaient traditionnellement à gauche ou au centre en ont pris acte et reporté leur vote sur le leader de La France insoumise », note un dirigeant français d’origine africaine, qui ne se dit par ailleurs pas surpris de la montée de l’extrême-droite.

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Bien que Marine Le Pen ou Éric Zemmour se disputent les troisième et quatrième positions, loin derrière les deux premiers candidats, le cumul de leurs voix représente tout de même dans plusieurs capitales près d’un tiers des suffrages exprimés. La candidate du Rassemblement national (RN) devance son rival d’extrême droite à N’Djamena (13 %), où elle s’était déjà rendue en 2017, ou à Djibouti (18,89 %). Mais le candidat du mouvement Reconquête! a fait mouche à Pointe-Noire au Congo, où il a obtenu plus de 16 % des suffrages. À Libreville, 15 % des suffrages se sont portés sur son nom. Dans ces deux pays pétroliers d’Afrique centrale, Le Pen et Zemmour ont totalisé à eux deux plus de 25 % des voix.

Il est probable que l’extrême-droite et surtout Éric Zemmour aient capté les voix d’une partie de l’électorat des Républicains, composé de cadres et de dirigeants

Éric Zemmour fait également mieux que Marine Le Pen à Abidjan, en Côte d’Ivoire, avec 11,14 %. D’après plusieurs observateurs, les Français vivant dans les pays pétroliers d’Afrique ou dans les pays côtiers votent habituellement à droite. Du fait de l’affaiblissement de la droite traditionnelle, incarnée aujourd’hui par Les Républicains, il est probable que l’extrême-droite et surtout Éric Zemmour aient capté les voix d’une partie de cet électorat plus aisé, composé de cadres et de dirigeants. « Le vote en faveur de l’extrême droite en Côte D’ivoire, au Gabon ou à Djibouti s’explique aussi par la présence dans ces pays de militaires français sensibles aux thématiques souverainistes », ajoute Antoine Glaser.

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C’est d’ailleurs dans la capitale ivoirienne que l’ancien éditorialiste, condamné pour complicité de provocation à la haine raciale et injure raciste, a effectué à la fin du mois de décembre son seul déplacement en Afrique. Il est allé à la rencontre de militaires de Barkhane. Arrivé quatrième lors du premier tour avec 7,07 % des suffrages au niveau national, il a dores-et-déjà appelé à voter pour Marine Le Pen au second tour. Quant à Jean-Luc Mélenchon, arrivé troisième, il a exhorté les Français à lui faire barrage, sans pour autant donner une consigne de vote en faveur d’Emmanuel Macron. Sans mot d’ordre clair, l’abstention pourrait bien venir de son camp et faire le jeu de l’extrême droite.